Elle fut légèrement désappointée.

La question débattue n'était pas très passionnante; rien ne prêtait aux effets d'éloquence. C'était un débat tout d'affaires où un peu de bon sens suffisait. Un sujet pareil ne pouvait réveiller et mettre en jeu la puissance oratoire du fougueux tribun. Cependant le ton de sa courte harangue s'éleva vers la fin. Quelques interruptions sarcastiques le firent bondir comme un taureau que des mouches harcèlent. Une voix moqueuse répéta l'une de ses phrases dans une intention d'ironie.

Il se retourna, croisa ses bras, cria:

—Oui!... s'arrêta un instant et reprit: Oui, c'est bien cela que j'ai dit!

Renée admira ce mouvement. Le: «Oui!» lancé avec un défi et un dédain superbes, n'était pas le monosyllabe banal d'affirmation. Ce n'était pas: «oui.» C'était: «ouéé.» Ce n'était plus un mot, c'était un rugissement.

Mais cette étincelle, jaillie au choc de la contradiction, fut la seule qui révéla, dans cet après-midi de décembre, à Renée, écoutant Gambetta pour la première fois, une force réelle, un don victorieux. Et encore, à ce moment, elle la pressentit toute matérielle, pour ainsi dire, résidant, non point dans la pensée dominatrice et sûre d'elle-même, mais dans la chaleur d'un cœur volontaire et très ardent, dans le bouillonnement d'un sang aveugle et généreux, dans le mouvement passionné du corps, dans la magie de l'organe, dans la ravissante fécondité de l'imagination.

Quand, plus tard, elle en eut jugé complètement, il dut lui plaire. Comme femme et comme artiste, elle était doublement impressionnable et impulsive. Cette nature d'homme, si française, si généreusement chimérique, si dépourvue de toute bassesse, cette éloquence emportée, exercèrent un charme profond sur la jeune fille. Puis elle lui voua une sorte de culte, à cause de l'engoûment qu'il avait pour Lionel, de la confiance qu'il mettait en l'avenir du jeune homme, des bienfaits dont il le combla.

Cependant son impression du premier jour fut plus froidement clairvoyante, plus calme, et, à certains points de vue, plus juste. Gambetta était descendu de la tribune, et un long monsieur, mince et blond, lui avait succédé. Elle entendit chuchoter autour d'elle le nom de M. R***.

Une voix un peu monotone, mais agréable et claire, une diction élégante, une argumentation serrée. Tout ignorante qu'elle fût des questions politiques, Renée sentit que l'orateur, très maître de son sujet, dès les premiers mots prenait l'avantage sur Gambetta. Aux raisons tirées du sentiment succédait la logique implacable; les grandes phrases vagues et sonores s'évanouissaient devant les faits comme des bulles de savon dans un vif coup d air. Et le désappointement de Renée s'accentua, lorsque le Président du Conseil, remonté à la tribune pour riposter, ne trouva que quelques paroles insignifiantes, sans portée, prononcées d'une voix sourde, presque mal dites. Elle s'amusait pourtant d'avoir pu comprendre, apprécier, mesurer la force des coups. Son parti pris en faveur de Gambetta, pas plus que les opinions de Lionel, ne l'avaient donc influencée? Elle se sentait toute fière de son indépendance.

—Il faut bien, songeait-elle, que je fasse mon éducation politique, pour être sa vraie compagne plus tard?