Et toutes ces grandes préoccupations qui se mêlaient à son amour gonflaient son cœur d'émotions profondes. Son art n'était pas oublié; des visions de scènes sublimes, à fixer sur sa toile, passaient dans son esprit surexcité. Les tendres regards de Lionel tout à l'heure se glissaient, se coulaient au fond de son cœur, lui causant des frémissements soudains qui l'ébranlaient de la tête aux pieds. Elle s'enfonçait dans une sorte d'extase, bercée au brouhaha des voix, tandis que la discussion continuait, ayant perdu son intérêt devant la Chambre inattentive. L'atmosphère était lourde, étouffée; à deux ou trois reprises, Renée appuya le revers de sa main contre sa joue; le chevreau de son gant procurait une sensation presque fraîche à sa peau toute rose de chaleur. Comme elle faisait ce mouvement, le vitrage d'en haut s'éclaira, et Lionel, qui, de l'hémicycle, la cherchait des yeux depuis un instant, la reconnut tout à coup.

Il s'était tenu debout dans l'entrée de gauche pour entendre parler son illustre patron, qu'il appelait parfois assez cavalièrement son ami. Maintenant il s'était avancé, et gesticulait, à quelques pas de la tribune, entouré de trois ou quatre députés. Sa verve naturelle et le désir d'être aperçu de Renée au centre même de la solennelle enceinte, religieusement écouté par des législateurs authentiques, le faisaient se démener un peu plus que de raison. Nul n'y voyait de mal, du reste. On flattait en lui le favori du dictateur, l'héritier présomptif pour ainsi dire, celui sur l'épaule duquel Gambetta frappait avec un geste d'orgueil et d'espoir, comme pour le léguer d'avance à l'avenir de son œuvre et de son parti. On attendait sa majorité politique comme on attend celle d'un prince. Lionel, en effet, n'avait que vingt-quatre ans, et ne serait éligible que l'année suivante. Son arrivée à la Chambre était annoncée, escomptée, comme un événement important.—«Ce sera quelqu'un,» disait-on autour de lui, en parlant de ses dons magnifiques, de son organe superbe, de sa facilité d'assimilation, de son travail extraordinairement rapide et de son extérieur séduisant.—«Ce sera quelqu'un.»—Phrase magique, dangereuse à entendre trop tôt, car elle peut aussi bien soulever jusqu'à la gloire une renommée naissante que l'endormir et l'éteindre comme un lourd couvercle de plomb. Malheur à celui qui la sent se poser sur son front, ainsi que la couronne de sa jeunesse, et qui n'a pas la tête assez large ni assez forte pour la porter! Les lauriers précoces sont semblables à des fleurs hâtives, souvent bien vite fanées; ils valent rarement, dans leur fraîche et brillante verdure, les feuilles plus sombres mais plus robustes qui demandent toute une vie pour croître, et qui s'épanouissent sur des cheveux blanchis.

Renée, avec son tact modeste, souffrit légèrement en contemplant de sa tribune la pantomime de Lionel, ses haussements d'épaules et ses gestes de dénégation tandis que les orateurs parlaient. Elle trouva cela de mauvais goût. Ne devait-il pas sentir que, dans cette assemblée, où peut-être il se ferait entendre un jour, il n'avait encore que le droit d'écouter? Elle l'eût admiré davantage dans une attitude réservée, muette, réfléchie. Il s'avança jusqu'au banc des ministres et dit quelques mots au Président du Conseil. C'était un enfant gâté, décidément. Gambetta lui sourit, puis se tourna vers ceux qui l'entouraient et leur désigna le jeune homme de sa main franche et largement ouverte. Il semblait dire: «En voilà un sur qui nous pouvons compter.»

Alors Renée s'attendrit, s'en voulut de l'avoir blâmé. C'était la jeunesse de Lionel, son ardeur, sa vaillance, qui l'entraînaient. Mais comme on avait confiance en lui! Le geste du grand tribun l'émut comme une bénédiction ou comme un baptême qui aurait sacré Lionel pour les luttes à venir.

Un instant après, il parut à ses côtés.

—Eh bien, que dites-vous? fit-il joyeusement.

La tribune s'étant désemplie, il s'assit derrière elle. On procédait alors au vote sur la question qu'elle avait entendu débattre, et Lionel lui nommait les députés tandis que ceux-ci glissaient leurs bulletins blancs ou bleus dans les urnes. Renée avoua que M. R*** l'avait convaincue bien mieux que Gambetta.

—S'il ne tenait qu'à mon vote, dit-elle en riant, le Grand Ministère tomberait ce soir.

—Moi aussi, je tomberais alors, fit Lionel, car je devrais donner ma démission.

Mais il était sans crainte. Il ne s'agissait pas d'une question de Cabinet, et l'on avait une majorité de gouvernement absolument sûre. En effet, comme, un instant après, Renée bavardait joliment, développant des théories politiques avec un sérieux tempéré de sourires qui ravissait Lionel, le jeune homme l'arrêta par un «chut» si doux qu'il ressemblait à l'envoi d'un baiser, accompagné d'un signe de tête vers la tribune. M. Brisson, ce président que Renée trouvait tout à fait majestueux et décoratif, pesait sur le levier de la sonnette, tandis que le chef des huissiers, criait: «Du silence, messieurs!» Le nombre des votants fut proclamé, puis la majorité absolue; ensuite les voix pour et les voix contre l'amendement. Le gouvernement l'emportait.