—Cela ne faisait pas l'ombre d'un doute, dit Lionel.
La séance n'était pas finie, mais Renée voulut partir.
Le jeune chef de cabinet sortit avec elle, lui fit remettre son manteau, parla familièrement aux huissiers et envoya l'un d'eux chercher sa propre pelisse à un autre vestiaire. Les belles dames qui se trouvaient là, s'enveloppant de leurs fourrures, se sentirent tout impressionnées et se demandèrent quel personnage pouvait bien être ce joli garçon si sûr de lui.
—Permettez-moi de vous ramener? demanda-t-il en quittant le Palais-Bourbon?
Mais il eut beau supplier, Renée refusa.
—Il fait presque jour encore, vous me compromettriez, dit-elle, d'un ton moitié grave, moitié plaisant.
—Renée, reprit le jeune homme, il faut pourtant que je vous parle. Tenez, ne sachant pas si cela serait possible, j'avais griffonné quelques mots au crayon pour vous les passer tout à l'heure, dans la tribune...
Il lui tendit une petite enveloppe, et, sous le bec de gaz, elle lut, machinalement, les mots au timbre sec: Chambre des Députés. Elle songeait qu'il venait de l'appeler par son nom, et que cela lui semblait tout naturel. Elle eut peur de ce qu'elle éprouvait, repoussa le papier, lui dit un adieu presque froid.
Mais, comme elle se retournait pour s'éloigner, il fit un pas à côté d'elle et glissa la lettre dans son manchon, cherchant à la pousser entre ses doigts afin qu'elle la saisît. Ce geste fut si inattendu, le regard qui l'accompagna si suppliant, si soumis et en même temps si passionné, que Renée, irrésolue, troublée, ne put le repousser. Avant qu'elle eût dit un seul mot, Lionel l'avait saluée et déjà il était assez loin, marchant rapidement vers la rue de Bourgogne.
Elle s'en alla donc, pensive, serrant entre ses mains, dans la tiédeur du manchon, la petite lettre qu'elle n'osait pas lire. Car il fallait bien qu'elle se l'avouât,—maintenant qu'elle se trouvait seule et qu'elle s'interrogeait,—il y avait dans la façon dont Lionel lui avait parlé de son amour, dans toute l'attitude du jeune homme auprès d'elle durant cet après-midi, quelque chose d'obscur, d'irrégulier, qui devait la mettre sur ses gardes, l'empêcher de goûter, dans ses enivrantes délices, toute la joie du premier aveu. N'avait-il pas déclaré hautement qu'il ne se marierait pas? N'avait-il pas en même temps laissé paraître une passion dont la force et la vérité dominaient la jeune fille, l'épouvantaient presque? N'avait-il pas eu de ces paroles d'espérance, de ces promesses d'avenir en commun, par lesquelles on engage sa vie? Pourtant il ne la nommait parmi tous ses projets que sa compagne, et pas une seule fois sa femme? Qu'espérait-il? S'il se doutait que Renée l'adorait, ne savait-il pas quel trouble il allait jeter au fond de cette âme si pure, si paisible jusqu'alors? Oserait-il, si ses intentions n'étaient pas arrêtées, sérieuses, oserait-il se jouer par vanité, par caprice, du repos sacré d'une vie vaillante, difficile, laborieuse? Il connaissait les luttes journalières de cette artiste de vingt ans. Ne lui avait-il pas décrit lui-même les sombres écueils que rencontre à Paris la femme qui travaille, et surtout la femme qui a du talent? Ne lui avait-il pas promis d'être une force pour elle, un appui moral, un véritable frère? S'il n'éprouvait aujourd'hui qu'une fantaisie passagère, lui, homme, et par conséquent capable de mesurer sa passion, comment ne tremblait-il pas en parlant d'amour à celle qui, il le savait bien, ne se donnerait point à moitié, se livrerait tout entière, sans réserve, à un bonheur ou à un malheur éternels?