Pour se remettre, elle alla voir sa fille. Mais la petite, qui n'était pas habituée à elle, jeta les hauts cris quand elle se vit entre ses bras. Elle dut la rendre à la nourrice. Et, par la petite allée le long du bois, par la morne route où le soir d'hiver descendait, elle reprit le chemin de Paris.

Quand elle revint, elle trouva le courage inouï de montrer de la gaîté, à cause de sa mère—sa pauvre mère, si dévouée, si patiente, si pleine de pardon, mais toujours triste et nerveuse à présent—et aussi à cause de son père, qui l'appelait, comme autrefois, «son petit rayon de soleil,» le seul rayon, ajoutait-il, qui parvînt à pénétrer dans sa nuit. Rayon toujours, en effet, brave et étincelant rayon malgré tout, qui, sortant de telles nuées d'orage, se retrempait à quelque coin d'azur et trouvait encore moyen de répandre tout autour de lui sa douce lumière d'amour.

Ce soir-là, lisant le journal à l'aveugle, Renée apprit que Gambetta, en maniant un revolver, s'était fait une blessure qui paraissait sans gravité. Telle était du moins la version que les amis du tribun répétèrent toujours fidèlement.

XIV

C'ÉTAIT le matin du 8 janvier 1883.

Une merveilleuse lumière grise et rose, à la fois sereine et attendrie, avec ses tons de cendre et d'aurore, éclairait la place de la Concorde. Sur cette place, le long des larges voies qui y aboutissent, sur les deux terrasses des Tuileries, se pressait une foule immense et muette. A chaque instant, de tous côtés, débouchaient des groupes d'hommes supportant d'énormes couronnes de fleurs et se dirigeant vers le Palais-Bourbon. A la façade de ce palais, prenant entre deux colonnes et rejeté largement sur le toit comme par un geste désespéré, s'étendait un ample voile noir. Les marches disparaissaient sous d'autres couronnes entassées, déposées là durant huit jours, et qui formaient des amoncellements de roses, de violettes, de lilas blanc, d'anémones et de mimosa.

Un drapeau noir flottait à mi-hauteur du mât qui surmonte le ministère de la Marine. Un voile de crêpe couvrait la tête et la face de la statue de Strasbourg et descendait en plis funèbres jusqu'au socle où s'amoncelaient les immortelles. Jamais deuil plus spontané, plus unanime, plus poétique et plus sincère n'avait transformé la physionomie d'une ville, de cette grande ville sceptique que l'on appelle Paris. Et Renée, prise d'une émotion indicible tandis qu'elle contemplait ce spectacle, se demandait qui elle venait voir ensevelir avec tant de pompe, de grâce, de sympathique attendrissement, si c'était le grand patriote, et si ce n'était pas plutôt son amour: car elle ne pouvait pas croire que le premier fût mort, tandis qu'elle sentait le second peser comme un cadavre tout au fond de son cœur.

Elle était venue là toute seule, refusant les invitations de ceux de ses amis qui avaient des fenêtres sur le parcours, ne voulant pas répondre à des conversations ou à des réflexions autour d'elle, désireuse de savourer âprement et solitairement cette mélancolie universelle qui lui semblait l'expansion de la sienne au dehors d'elle, à l'infini; ayant la crainte, la pudeur et le respect de tout ce qui parlerait en elle lorsqu'elle verrait passer ce char emportant vers le mystère éternel de la tombe celui en qui, par un sentiment singulier, elle avait vu l'incarnation de son amour comme de sa patrie. Elle avait cherché la solitude si profonde que l'on rencontre au sein des grandes multitudes. Son instinct artistique l'avait conduite au point où la scène devait apparaître dans toute sa beauté triste et dans toute sa grandeur, au coin de la terrasse des Feuillants, juste derrière la statue de Strasbourg. Un monsieur lui avait apporté une chaise avant que les rangs des spectateurs, par derrière, se fussent trop épaissis.