Le jeune homme lui annonçait son retour. Il ne demeurait plus rue Las-Cases. Brouillé avec Fabrice, il ne pouvait même pas dire si le vicomte était toujours en danger; il le savait cependant fort malade encore. Lui, il s'installait au Grand-Hôtel en attendant sa Direction des Archives de la Chambre et son logement au Palais-Bourbon, dont Gambetta s'occupait activement. Avec un remercîment à Renée pour l'envoi de la clef et son aimable idée, il lui indiquait le jour où il se proposait de se rendre à Clamart.
«J'irai voir ensuite Mlle Madeleine, ajoutait-il, constater si elle a grossi et si elle est sage.»
Il ne demandait pas à Renée de venir le rencontrer dans leur ancien petit nid et auprès du berceau de leur enfant. Mais elle devina bien que par cette lettre il indiquait un rendez-vous.
Elle n'y alla pas.
Sa résolution était bien prise. Malgré l'entraînement du cœur presque irrésistible qui l'attirait encore vers Lionel, elle avait à la fois peur et dégoût de son lâche et vulgaire amour. Sachant tout ce qu'elle pouvait lui donner et quels trésors elle lui avait offerts, elle se sentait mortellement humiliée du peu qu'il désirait obtenir d'elle. Être séparée de lui minait son cœur, mais laissait intactes son énergie et sa fierté; lui appartenir usait et détendait toutes les fibres de son être moral dans un supplice de chaque instant. Elle s'étonnait douloureusement de la profondeur de souffrance contenue dans cet amour, accueilli jadis avec tant de suprême joie.
Ainsi réfléchissait-elle par un après-midi brumeux de décembre, dans le train qui l'emportait vers Clamart. Elle ne s'attendait pas à ce qu'une autre pénible émotion la surprît là-bas, car elle croyait les avoir épuisées toutes. Un an, il y avait juste un an que cela avait commencé... à Versailles... dans la chambre obscurcie où pénétraient en flèches sanglantes les rayons du soleil couchant. C'était un jour pareil à celui-ci. Comme ce souvenir lui sembla vivant, lorsqu'elle se retrouva sur la route durcie et solitaire, à la campagne, en face des bois! Quels liens étroits y a-t-il donc entre nous et les choses, pour que certains aspects, certains sons, certains états de l'atmosphère, certains parfums aient une prise tellement vive au fond même de notre être? La science nous apprend que notre corps se renouvelle incessamment. Où vont les parcelles qu'il abandonne dans sa ruine perpétuelle? Seraient-ce elles, molécules vivantes, subtils atomes, qui en retournant au sein de la nature muette, en nous dispersant dans l'air et dans la terre, établiraient cette alliance étrange, source de sensations tellement aiguës?
En entrant dans cette allée, où elle apercevait la petite porte verte, en revoyant cette fenêtre du grenier d'où, si souvent, si inutilement quelquefois, elle avait guetté Lionel, Renée se demandait si le temps avait des secrets de guérison et d'oubli tels que jamais dans l'avenir—fût-ce au bout de milliers d'années—elle pût revoir ces choses, marcher dans ce chemin, avec indifférence.
Une émotion indicible lui étreignait le cœur tandis qu'elle traversait l'étroit jardin. Lionel avait été là hier... S'il y était encore! S'il avait voulu passer un jour ou deux parmi leurs souvenirs.
Elle entra dans la salle à manger, puis courut à la chambre à coucher, ne comprenant pas ce qu'elle voyait. Là, se rendant compte, elle chancela, voulut s'appuyer au mur, et, comme elle trébuchait, quelque chose sur lequel elle marcha se brisa sous ses pieds.
Voici ce qu'elle devina devant le spectacle de profanation et de pillage qui s'offrait à elle, et voici en effet ce dont elle s'assura plus tard: Lionel, venu avec sa clef pour choisir un objet et le garder en mémoire d'elle, avait tout enlevé dans la maison, tout fait emporter à l'Hôtel des Ventes. Ayant besoin d'argent, il avait trouvé cet expédient. Les rideaux seuls restaient, pendaient lugubrement du ciel de lit autour de la place vide où roulait un peu de poussière; les meubles ayant été débarrassés de leur contenu pour être emportés, tous les bibelots de Renée, objets gracieux ou chéris, se trouvaient éparpillés à terre. Dans la première minute de trouble et de consternation, elle les avait piétinés, cassant la glace d'un petit cadre et le couvercle d'une bonbonnière de Saxe. Et ses jambes, encore affaiblies, ployant sous elle d'émotion indignée, elle dut se cramponner au montant de la porte, car on n'avait pas laissé une chaise sur laquelle elle pût se reposer.