«On n'aime ainsi ses parents, que lorsqu'on devient père à son tour,» ajoutait le vieillard.
Ces finesses du cœur, jointes à une implacable dureté, constituaient le côté frappant du caractère de Lionel, et Renée, à la lecture de cette lettre, comme plus tard dans maintes circonstances, put voir que le jeune homme devait ce trait à son père.
Au fond, la jeune mère vit distinctement qu'elle avait atteint son but; que, même si elle mourait, comme son état de faiblesse inguérissable le lui faisait craindre, son enfant serait accueillie et aimée par ceux dont elle portait le nom. Une certaine satisfaction orgueilleuse perçait dans la lettre de M. Duplessier. Lui et sa femme—qui bientôt entra en correspondance régulière avec Renée au sujet de l'enfant—appréciaient l'esprit, le talent et même la vraie passion beaucoup plus que la légitimité. Ils se sentirent très flattés que leur fils eût pareille aventure. Malheureusement pour eux et pour lui, il y avait une chose qu'ils appréciaient plus que tout encore—c'était l'argent. Lionel, par l'extension effrayante de ses besoins, leur communiquait, augmentait chaque jour en eux son culte frénétique pour la fortune, pour le succès qui s'estime en pièces de cent sous. Leur admiration pour lui le prédestinait à de si éclatants succès futurs qu'ils l'approuvèrent secrètement d'avoir si lestement agi à l'égard d'une jeune fille pauvre. Il se sentit appuyé par eux, et les faibles soulèvements de sa conscience en furent aussitôt calmés. Il craignait un peu cependant que Renée fût à tout jamais perdue pour lui.
—Laisse donc, murmura son père à son oreille, en l'entraînant hors de la chambre de Mme Duplessier. Elle est blessée pour le moment, mais elle s'habituera à cette idée, elle se retrouvera heureuse auprès de ses parents. Un beau jour tu la rencontreras auprès de votre fillette, et, si elle ne tombe pas d'elle-même dans tes bras, c'est qu'elle n'est pas une femme et qu'elle ne t'a jamais aimé. Tiens, j'en suis si sûr que j'ai même peur après tout de te voir faire quelque bêtise. Je ne refuserai pas mon consentement si tu l'épouses—comme tu le lui as fait croire, fripon!—mais, entre nous, j'en serais désolé et je te jugerais un fameux sot.
Comme Lionel s'attardait dans le Midi, Renée dut s'occuper de la petite maison de Clamart. Elle écrivit de nouveau sur ce sujet à M. Duplessier, et celui-ci lui répondit:
«Mon fils me dit, Madame, que tout ce qui se trouve dans cette maison vous appartient, et que vous devez en disposer comme bon vous semblera.»
Assez surprise de cette générosité inaccoutumée et inattendue, puisque la plupart des meubles avaient été payés par Lionel et que son habitude n'était pas de faire des cadeaux; assez touchée, au fond, bien qu'il n'y eût pas de quoi, Renée envoya par la poste en un petit paquet l'une de ses clefs au père de son amant.
«Veuillez, écrivit-elle, remettre cette clef à votre fils. S'il revient à Paris avant le 15 janvier, jour où tout doit être enlevé de la maison, et s'il lui plaît d'aller choisir là-bas un souvenir quelconque de son séjour à Clamart, qu'il prenne dans mes affaires aussi bien que dans les siennes l'objet qui lui conviendra le mieux.»
Vers le milieu de décembre, elle reçut un billet de l'écriture de Lionel et au timbre de Paris.
Elle l'ouvrit, le cœur battant, raidie d'avance contre les fausses tendresses qu'elle allait peut-être y trouver.