Il y a des mystères de joie et des mystères de souffrance qu'il ne faut pas essayer de peindre. Ce qui se passa dans l'âme de Renée appartient au domaine de ces profondes et indescriptibles choses. Sa mère seule put s'en douter, et encore!... Extérieurement, voici ce qu'elle fit.
Elle écrivit à M. Duplessier, le père. Non pour qu'il blâmât ou contraignît son fils. Comme elle le lui dit, avec un indiscutable et ferme accent de sincérité, elle n'avait désiré obtenir sa main que de son amour, et—maintenant qu'elle ne croyait plus à cet amour—elle ne la désirait plus.
«Mais, ajoutait-elle, j'ai une fille qu'il a reconnue, qui porte son nom... votre nom, Monsieur. Cette enfant a une famille, la vôtre. J'aurais souhaité d'y entrer pour l'y suivre. Votre fils en décide autrement, et prive d'avance notre fille soit de son père, soit de sa mère. Pour le moment, il la prive de tous deux, puisqu'elle est entre les mains de pauvres gens ignorants et intéressés. Mon intention, Monsieur, est de la prendre auprès de moi aussitôt que possible. Nous trouverons un prétexte; mon père ignore tout, mais ma mère est dévouée.
«Si je possédais autre chose que mon travail et mon faible talent, si j'avais assuré la vieillesse de mes parents contre le besoin, j'aurais avoué hautement ma fille et jamais elle ne m'aurait quittée. Mais mes devoirs sont multiples, et, comme femme, je suis implacablement enfermée dans le réseau des convenances.
«J'élèverai donc clandestinement ma fille, qui jamais—hélas!—ne me donnera le nom de mère. Mais je suis plus fière encore pour elle que pour moi. Elle a un père—si indigne qu'il soit,—elle a un nom, elle a une famille, elle a une place marquée dans le dur système social: cette place, je viens la revendiquer pour elle. Je ne veux pas qu'un jour—quand peut-être je n'y serai plus pour rien expliquer, car j'ai peur de succomber à ma tâche—je ne veux pas que le hasard vous apprenne son existence, et que vous et Mme Duplessier, sa grand'mère, vous la repoussiez avec colère et mépris, et fassiez tomber sur elle un blâme et un dédain attachés à la mémoire de sa mère. Vous pouvez me blâmer, Monsieur, mais, maintenant que vous savez tout, votre conscience intime—j'en suis sûre—me justifie. Cette justification, je la devais à mon innocente petite fille.
«J'ai le sentiment que vous me croirez. Je vous ai dit la vérité, dans un but de justice et de tendresse à l'égard de mon enfant. Je n'y ai mêlé aucun accent de reproche ou de haine.
«D'ailleurs interrogez votre fils. Bien qu'il ait manqué deux fois à sa parole—la première fois en s'appuyant sur votre autorité—je ne pense pas qu'il ose démentir un seul des faits rapidement indiqués au commencement de cette lettre.»
Deux jours après qu'elle eut envoyé ce pli, qu'elle avait pris la précaution de charger, Renée reçut la réponse de M. Duplessier.
Il s'exprimait d'une façon courtoise mais pas absolument franche. Il jurait que jamais il ne s'était opposé, que jamais il ne s'opposerait au mariage de son fils avec la femme que celui-ci aimait, surtout—disait-il—avec une femme comme Mlle Sorel. Il ne paraissait cependant ni le conseiller ni le désirer bien vivement. Dans une phrase dune grâce délicate, il énonçait une curieuse observation. Dès l'arrivée de Lionel auprès d'eux, ils s'étaient dit, sa femme et lui, qu'un grand événement avait dû se produire dans l'existence du jeune homme; ses attentions toutes nouvelles, sa tendresse reconnaissante envers eux, certaines phrases émues, leur avaient fait penser qu'il connaissait le sentiment paternel.