XV
CET amour, dont elle avait cru mener le deuil parmi le deuil splendide du grand patriote, dans cette journée du 8 janvier, il devait, comme tous les incendies mal éteints, avoir encore, dans le fond de son cœur, de cruels ressauts et de sourdes brûlures. Cela dura encore deux ans. Il fallut deux longues années pour que tout fût réduit en cendres.
D'abord il y eut la lutte à soutenir contre cet homme, autrefois tant admiré et tant aimé, maintenant trop bien compris, dont les caprices et les retours de passion l'assiégeaient avec des entêtements, des ruses, des repentirs et des sanglots qui la brisaient. Elle eut encore des jours d'aveuglement et d'illusion pendant lesquels elle crut entrevoir enfin le sentiment profond et vrai qui lui eût fait tout pardonner, tout accepter. Mais plus le temps passait, moins elle pouvait y croire. Loin de s'épurer et de se fortifier, tous les ressorts se détendaient au contraire et s'amollissaient dans cette faible et voluptueuse nature de Lionel, à mesure que le but poursuivi se faisait plus lointain, plus difficile à atteindre. Cette fortune qu'il avait crue tout à portée de sa main, au milieu de ses premiers et faciles succès d'éloquence auprès des hommes, de beauté auprès des femmes, et dans la forte et fidèle amitié de Gambetta, cette fortune, elle tardait bien à lui arriver, et les droits chemins de l'honnêteté et du travail semblaient bien longs pour y parvenir.
Lorsque son protecteur eut disparu, le jeune homme vit un peu diminuer autour de lui l'empressement et les flatteries que son rôle de favori plus que son mérite lui avait attirés. Son immense vanité dut s'avouer qu'il avait bien des égaux dans la course entreprise, et que plusieurs, par leur seule persévérance, allaient le dépasser, maintenant qu'une puissante main ne le maintenait plus au premier rang. Le vernis de grands sentiments qu'il se plaisait à étaler, non pas seulement pour les autres, mais pour lui-même, pour le luxe de sa propre conscience, craquait dès les premières épreuves. Il en souffrit peut-être tout d'abord, mais, quand la débâcle eut commencé, elle continua avec une rapidité dont il cessa de s'inquiéter lui-même. En quelques mois, ce garçon d'avenir, autour duquel la jeune génération politique concevait déjà, suivant les partis, les craintes et les espérances qu'inspire toute valeur qui s'affirme, ne fut plus qu'un personnage hasardeux et taré, qu'on savait à vendre, mais qui n'avait même pas su se coter assez haut pour valoir la peine d'être acheté. Rayé pour un certain temps du tableau de l'Ordre des avocats, à la suite d'une vilenie, il s'associa avec le directeur d'une obscure Revue dans une entreprise de chantage. Toutes les semaines, il écrivait dans cette Revue le portrait d'un homme politique, sous le pseudonyme de Saint-Simon jeune; l'éloge et la critique y étaient servis au prix coûtant; un maire de village qui consentait à payer y était traité de Solon; un député qui ne répondait pas à d'habiles avances se voyait traîné dans la boue. Malheureusement pour les entrepreneurs de cette ingénieuse affaire, le palais des Français est blasé sur la délicatesse ou le piquant d'une épithète, et ne sent presque plus la différence qu'il y a entre canaille et bienfaiteur de l'humanité, quand ces mots paraissent dans certaines feuilles. Lionel avait la main trop lourde; il ne sut ni amuser ni faire peur. La publication ne fit pas ses frais.
Il s'en consola par des succès galants qui, vu l'âge de ses conquêtes, semblèrent rentrer dans la catégorie de ses opérations habituelles. Balzac cependant vante les charmes de la femme de quarante ans; et un poète, qui, pour appartenir à l'antiquité, n'en reste pas moins le plus célèbre connaisseur en la matière, l'auteur de l'Arte amandi, trouve que la beauté, pour être vraiment désirable, doit compter tout au moins sept lustres. Le beau Lionel étendait un peu plus loin ses expériences et ses adorations, et le monde aiguisait sa langue à ce sujet, mais le monde a la langue si longue!
En 1884, Lionel Duplessier parvint à se faire nommer conseiller municipal de Paris, en prouvant d'une façon suffisamment péremptoire, dans un quartier excentrique, que si jamais il avait bien voulu traiter Gambetta comme son ami, c'est que ce grand faiseur avait surpris sa confiance par de fallacieuses paroles. Il reconnaissait maintenant que ce mauvais citoyen n'était pas un véritable ami du peuple, et il se déclarait prêt à expier sa propre déplorable naïveté en se faisant l'esclave du vrai et légitime souverain du monde, c'est-à-dire de l'ouvrier de Paris.
Ces bonnes dispositions et ces garanties de loyauté futures méritaient bien un siège à l'Hôtel de Ville. Il l'obtint. Aux élections législatives de 1885, son département des Pyrénées-Maritimes, dans lequel il comptait autrefois tant d'amis, se montra réfractaire à toutes ses avances et ne l'inscrivit sur aucune liste. Il s'en alla porter sa candidature dans l'Oise-Inférieure, dont les opinions avancées lui laissaient quelque espoir. Et là, pendant les semaines de campagne électorale, on entendit, sans repos ni trêve, au comptoir des marchands de vin, comme à la tribune des comités, sa belle voix sonore—qu'il ne s'était jamais exercé à modérer, et qui, tout de suite, dès la première phrase, montait à son plus haut diapason—vomir injure sur injure contre Gambetta, et salir, en tant qu'il lui était possible, cette généreuse et franche figure. Pierre, l'ardent disciple, n'avait renié son Maître que trois fois, sur les questions de servantes d'auberge... A combien de questions semblables, hurlées du fond de salles puantes par des voix grossières et avinées, Lionel ne répondit-il pas: «Je ne l'ai jamais connu! Qu'y a-t-il de commun entre cet homme et moi?»
Et que de mépris avec cela, que d'allusions vengeresses il recueillait des amis et des partisans fidèles du tribun! L'un des plus bouillants le souffleta un jour d'une parole d'écrasant dédain: «Qui êtes-vous, monsieur? Assurément, vous n'êtes pas le Duplessier que je rencontrais chez Gambetta et qui lui devait tout? Veuillez donc me rappeler votre nom puisque vous me saluez.» Comme Lionel ripostait en élevant la voix, l'autre demanda à quelle heure on le trouvait chez lui et lui envoya ses témoins. Le candidat d'Oise-Inférieure présenta des excuses, dissimulées sous la phrase habile d'un de ses amis: «Ces deux messieurs étaient officiers; on parlait de bruits de guerre; leurs épées ne devaient pas se croiser en présence de l'ennemi commun.» D'ailleurs Lionel protestait de sa haute estime pour le caractère de M. X***, qui ne lui retourna pas son compliment.