Le comité radical d'Oise-Inférieure mit le nom de Duplessier, en huitième, sur sa liste. Cela fut décidé sur cette belle parole du président:

—C'est un bonhomme qui n'est pas très sûr. Mais il ira plus loin que les autres parce qu'il a son ancienne réputation d'opportuniste à effacer. D'ailleurs, «il a de la gueule!» Nommons-le.

La liste radicale passa, et, pour le plus grand bonheur de la France, Lionel Duplessier commença à préparer et à proposer des lois.

Pendant ce temps, Renée peignait des toiles charmantes et luttait bravement contre la vie. Elle était parvenue à l'apaisement nécessaire à force d'énergique volonté. Le dernier coup terrible qu'elle reçut fut cette trahison sans nom de leur chère idole commune par l'homme qu'elle avait aimé. Ce n'était pas même de la politique, cela; c'était une question de cœur, d'élémentaire reconnaissance. Elle trouva cela plus odieux que l'indifférence et la dureté avec lesquelles il lui avait pris jadis et pour toujours le repos sacré de son âme.

Elle n'était guère au courant des propos mondains, et ne connaissait pas la détestable réputation que se faisait Lionel. Le dernier souvenir qu'elle gardait de lui se mêlait à une romanesque tentative qu'il avait faite pour la reprendre. Il connaissait l'impressionnable imagination de la jeune artiste, et c'était toujours en complicité avec cette tendance qu'il essayait d'agir. Un matin que la neige tombait en tourbillons, il vint stationner dans un fiacre au coin de sa rue, et lui envoya un billet par le concierge pour qu'elle soulevât un coin de son rideau si elle consentait à venir le rejoindre. Il fallait absolument qu'il lui parlât. Elle, inquiète que quelque chose ne fût arrivé à sa fille, fit le signal, mais ne pouvant trouver aucun prétexte pour descendre par un temps pareil, vit pendant plus d'une heure cette malheureuse petite voiture sombre s'ensevelir sous les flocons épais, tandis que, de temps à autre, un visage trop bien connu paraissait au-dessus de la glace à demi-abaissée, tout pâle d'attente et de froid.

Enfin elle parvint à s'échapper, et il l'emporta comme une proie, avec des étreintes farouches, des larmes, des protestations qu'il ne pouvait vivre sans elle, qu'il aimait mieux mourir si elle lui refusait son pardon, si elle n'était pas bonne et généreuse jusqu'au bout, si elle ne lui faisait pas l'aumône de ses baisers qu'il ne méritait plus. Il l'emmena jusqu'au Bois de Boulogne, malgré les protestations du cocher, qui resta à la grille. Et tous deux, trop troublés pour s'apercevoir de la folie d'une pareille excursion, remarquaient seulement la poésie du grand désert blanc dans lequel ils s'enfonçaient sous les merveilleuses girandoles des arbres couverts de givre. Lionel se jeta à genoux dans la neige, et Renée, le relevant aussitôt, le serra éperdument, avec des larmes d'une pitié divine, contre son cœur.

Mais des luttes plus humiliantes, plus douloureuses que jamais, suivirent cette réconciliation. Et Renée en arriva jusqu'à la haine envers Lionel quand elle comprit qu'il lui faudrait vivre séparée de son enfant.

La petite Madeleine avait été fort mal en nourrice. La paysanne qui s'en était chargée, se trouvant enceinte, la sevra dès l'âge de six mois, sans d'abord en rien dire ni à la mère ni au médecin. Quand celui-ci s'en aperçut, le mal était fait; la petite ne pouvait plus être remise au régime du sein. On se contenta donc de régler d'une façon plus saine la nourriture que cette femme ignorante lui donnait d'abord trop abondante et trop forte. Mais un échauffement terrible du sang se produisit; une inflammation se déclara qui, siégeant surtout dans la bouche du pauvre bébé, l'empêchait de rien avaler et faillit le faire mourir de faim. On badigeonnait d'iode les gencives boursouflées de la pauvre petite créature, et telle était la cruauté de cette opération, que le père nourricier, un vigoureux forgeron employé dans une fabrique de rails, ne pouvait en être témoin.

La douleur de Renée, en contemplant les tortures de l'innocente petite victime de sa faute, auprès de laquelle elle passait tout le temps dont il lui était possible de disposer, fut d'autant plus amère que le sentiment maternel avait chez elle toute l'intensité qu'il devait puiser dans cette nature ardente et tendre.

La petite Madeleine guérit pourtant, et se développa, tout en restant chétive, gardant une faiblesse de jambes qui l'empêcha longtemps de marcher, et une nervosité qui l'épuisait en colères terribles, suite sans doute du long tourment moral de sa mère avant sa naissance. D'ailleurs, elle devenait ravissante, avec les magnifiques yeux de Lionel, les traits délicats de Renée et les jolis cheveux bruns dorés, une des parures de la jeune femme.