Elle n'avait pas un an, lorsqu'il fallut la retirer de chez les pauvres gens qui, après tout, l'aimaient. La nourrice allait mettre au monde son quatrième enfant.

Renée fit si bien, déploya tant d'ingéniosité, de courage et de dévoûment, qu'elle obtint de Mme Sorel qu'on prendrait l'enfant, et que la jeune mère l'élèverait elle-même comme une petite filleule.

Le vieux professeur se laissa convaincre par les admirables mensonges des deux femmes, et pendant dix-huit mois toutes deux menèrent à bien, parmi des difficultés morales et physiques sans nombre, la tâche, déjà si compliquée, de sortir des limbes de la première enfance un petit être volontaire et délicat. Madeleine, à deux ans, était une belle et forte fillette, mais Renée, épuisée d'anémie, ne suffisait plus à tous les devoirs qu'elle s'était imposés.

De constantes secousses morales aggravaient la lassitude physique. Une des menaces de Lionel—car il eut recours aux menaces comme aux scènes de repentir et d'attendrissement—fut de lui enlever la petite et de la cacher au loin si Renée résistait à ses caprices. La jeune mère eut si grand'peur qu'elle ne voulait plus que Lionel vît l'enfant, sinon en sa présence. De là, des entrevues atrocement pénibles, fréquemment provoquées par le jeune homme, et à la suite desquelles Renée, remuée jusqu'au fond de l'âme, restait de longs jours sans retrouver son équilibre.

D'autres causes de trouble lui venaient de sa mère, qui, avec les brusques sautes d'humeur dues à son âge et à ses chagrins, tantôt s'attendrissait douloureusement sur la petite Madeleine, qu'elle adorait et qu'elle se désolait de ne pouvoir nommer sa petite-fille, tantôt s'indignait de prodiguer ses soins et sa peine à l'enfant d'un homme détesté.

Et mille difficultés de travail et d'argent, mille inquiétudes pesaient encore sur l'esprit et sur le cœur de Renée.

Un jour, quelque chose de bizarre et d'émouvant se produisit.

C'était la fête de M. Sorel, et Madeleine, qui déjà parlait gentiment et l'appelait bon ami, devait lui réciter un très court compliment que Renée lui avait appris. Elle le débita sans une seule faute. Quand elle eut fini, les deux femmes, qui écoutaient, anxieuses, toutes prêtes à lui souffler le mot qui manquerait, restèrent surprises de voir la figure grave et brusquement changée de l'aveugle. Il ne parlait pas, n'embrassait pas l'enfant, n'étendait pas ses mains tâtonnantes pour caresser la tête bouclée.

—Eh bien, père, dit Renée, à quoi penses-tu? Ne trouves-tu pas que c'est une belle surprise?

—Si... répondit-il.