Lionel s'exprimait avec gravité, parfois avec tristesse. Il faisait allusion à la solitude de sa vie, au départ de sa mère en province—cette mère chérie jamais quittée auparavant;—il dépeignait les luttes de sa carrière future. Renée le regardait de côté, admirant son beau profil qui s'assombrissait avec tant de grâce, et voyant surtout, à travers l'éloquence des traits, la sincérité de l'âme. Cette mélancolie, dont elle seule possédait le remède, elle en était à la fois ravie et navrée. Mais, pénétrée d'une crainte vague, qui aiguisait la mystérieuse volupté de ses sensations, elle écartait certains sujets, elle ne laissait pas la conversation s'attendrir. Son esprit souple, léger, son rire si frais et si prompt, voltigeaient pour ainsi dire autour d'elle, comme une instinctive défense. Il ne fallait pas qu'un seul instant elle se départît de cette gaîté.

Elle raillait gentiment le jeune homme. Dans un de ses jolis gestes, elle posa la main sur la loutre qui garnissait la manche du pardessus de Lionel; et elle tressaillit profondément, comme de la douceur et de l'effroi d'une caresse qu'elle aurait osée. De petits incidents les amusèrent. Renée tira sur un fil à la couture intérieure de son manchon; un point se défit; et, pendant toute leur promenade, chaque fois qu'elle sortait ses mains, des brins de duvet s'échappaient; tous deux soufflaient alors pour les empêcher de s'attacher à leurs vêtements. Ce jeu leur semblait drôle; leur intimité s'en augmenta. Puis Lionel voulant, sur la prière de Renée, faire entrer l'air vif et pur de la campagne, cassa la glace en essayant de l'abaisser. Ce fut une émotion; la jeune fille prévoyait des ennuis; on demanderait leurs noms. Le méfait ne pouvait être dissimulé, car la glace restait à mi-chemin, à moitié relevée, résistant à tout effort. Lionel rit de son enfantillage. A l'entrée en gare, à Versailles, ce fut lui qui se fâcha le premier, appela les employés supérieurs, les accabla de reproches sur le mauvais état du matériel, puis partit fièrement, sans écouter leurs excuses, à travers un groupe de badauds fort impressionnés.

Alors commença la longue promenade dans le parc de Versailles, brumeux et désert. Et la mélancolie des profondes allées, la solennité du silence, le charme des statues rongées de mousse près des bassins abandonnés, la voix des souvenirs qui s'élève dans ce lieu pour dire que le temps est court et qu'il faut se hâter de saisir le bonheur, accomplirent sur le cœur de Renée leur œuvre énervante et magique. Lionel lui-même, bien que moins naïf et moins pur, éprouva pendant quelques heures des émotions inconnues. Jamais rien de si pénétrant et de si sincère ne devait faire vibrer son être. Qu'il s'y reporte donc plus tard, et qu'il abreuve sa bouche aride à la source merveilleuse jaillie ce jour-là dans son âme!

Ce fut un beau rêve d'amour que firent ces deux êtres, eux-mêmes si beaux, jeunes, vibrants de vie, en face de cette nature, si charmante en sa morne grâce.—Un rêve!... c'est encore ce mot que Renée répétait, par un pressentiment singulier, dès que Lionel essayait de parler d'avenir.

—Laissez, disait-elle, ne parlons pas de demain. Je fais un beau et doux rêve. Ne le troublez pas. Je suis si heureuse!

Elle ajoutait:

—Nous sommes dans un pays étrange, fait exprès pour nous servir d'asile, loin de Paris, loin de la France, loin de la terre, loin de tous les obstacles qui nous séparent, des nécessités brutales de la vie comme des conventions du monde. Et nous marchons la main dans la main, nous entretenant de choses profondes... Et nous serons toujours de même... Et cela ne finira jamais.

Elle buvait ainsi à longs traits dans cette coupe d'amour et de poésie dont elle savourait l'ivresse, croyant la goutte qu'elle y puisait intarissable comme l'Océan.

Cependant Lionel lui dit:

—Savez-vous pourquoi je vous ai amenée à Versailles plutôt qu'ailleurs? C'était surtout pour vivre quelques heures avec vous dans les endroits où s'est écoulée mon enfance. Je connais bien tous ces recoins du parc. J'y ai passé de bons moments, soit à jouer, soit à rêver. Mais j'étais forcé aussi de venir à Versailles un de ces jours. Mon père m'a prié de me rendre à notre ancien appartement, qu'il a conservé, pour y réunir quelques objets que je dois lui faire parvenir. Vous m'excuserez pendant cinq minutes, n'est-ce pas?