—Certainement. Où vous attendrai-je?
—Voyons, je ne sais pas trop. Venez toujours jusqu'à la grille du parc, la grille du Dragon, près du bassin de Neptune. Notre maison est tout à côté, au coin du boulevard de la Reine.
En y allant, il lui parla de ses parents. Il lui raconta une histoire d'amour dont ses deux aïeuls paternels furent les héros, un dévoûment de femme, une naissance clandestine. Avec une naïveté assez plaisante chez ce républicain farouche, il se vanta d'être le très proche descendant d'un pair d'Angleterre, de qui venait, d'ailleurs, son prénom, Lionel. Là-dessus, il déblatéra contre le mariage, contre l'absurdité des préjugés, vanta la beauté, le désintéressement de l'union libre, le rôle magnifique de la femme qui ne demande à l'amour que l'amour même. Comme ils approchaient de la maison, il revint adroitement sur la nécessité où il allait se trouver de ne plus revoir Renée, puisqu'il lui avait avoué ses sentiments sans pouvoir lui offrir sa main.
Une grande épouvante serra le cœur de la jeune fille.
—Tenez, dit Lionel en désignant les volets fermés d'un troisième étage à l'angle d'une façade assez vaste, voici notre chez-nous. Ces deux fenêtres, au bout, à gauche, c'est la chambre de maman. Sa chaise longue, au pied de laquelle je m'asseyais si souvent sur le tapis, est restée dans la salle à manger, à la place où on l'approchait de la table, pour les repas. Il me faut du courage pour entrer là tout seul. Chaque fois que j'y vais, j'ai envie de pleurer comme un enfant. Elle est si loin, maintenant, ma chère petite maman! Tenez, pourquoi ne monteriez-vous pas avec moi, Renée? Venez, je vous parlerai d'elle, je vous montrerai ses coins favoris.
Ce fut dit avec une telle simplicité, une émotion si vraie, qu'il eût semblé monstrueux à la jeune fille de s'offenser ou de se révolter. Puis elle éprouvait comme une soif d'un moment de solitude avec Lionel, dans son intérieur familier. Ce tête-à-tête qui allait finir serait le dernier. Leurs deux chemins étaient décidément trop divers pour jamais se confondre. Il allait falloir se dire adieu. Eh bien! ils prononceraient cet adieu solennel dans un lieu sacré, dans la chambre de cette mère qu'elle eût voulu connaître. Elle pourrait lui dire les paroles graves et profondes qu'elle avait au cœur; elle oserait lui avouer combien elle l'aimait, mais qu'elle se sacrifiait joyeusement à son avenir. Et lui, il aurait quelques-uns de ces mots si doux dont il savait le secret, qu'elle emporterait avec elle, et qui lui donneraient le courage de vivre. Sans doute, il la presserait sur son cœur, un instant, comme hier. Oh! elle voulait sentir une seule fois encore cette étreinte avant de se séparer de lui pour jamais.
Ils montèrent. Renée passa rapidement, tandis qu'il prenait la clef chez le concierge.
En haut, il ouvrit les volets, et resta un instant avec elle à contempler le soleil, qui descendait tout rouge derrière les bois violets. Quelques nappes d'eau, aperçues à travers les arbres, dans le parc, étincelaient comme des plaques d'or.
—Oui, comme c'est beau! répéta Lionel, en passant le bras autour de sa taille, et en l'attirant doucement contre lui. J'ai vu cela souvent, mais jamais comme aujourd'hui. O Renée! tout me semble nouveau quand je le regarde avec vous. Qu'avez-vous donc dans l'esprit et dans le cœur pour transfigurer ainsi les choses les plus connues? O chère et noble créature, comme je vous aime!