Comment peindre des moments pareils? Tel est leur éblouissement, que Renée, rentrée chez elle, dut cacher, non point une rougeur de honte, mais le rayonnement divin qu'ils avaient laissé sur son front, et leur intense splendeur qui se reflétait dans ses yeux.

III

LA félicité sans mélange qui transportait Renée bien loin au-dessus du sentiment même de la déchéance et de la faute, dura quelques jours, une semaine au plus. Puis les premières gouttes de fiel s'y mêlèrent.

Quelle idée fausse, que celle qui identifie la morale avec la religion! Quelle idée dangereuse, à notre époque de doute, alors que le surnaturel perd de plus en plus sa puissance sur nos âmes! Quelle idée corruptrice, puisqu'elle fait intervenir entre le crime et le châtiment, ou—pour employer un langage moins métaphysique et plus exact—entre la cause et son effet direct, les subtilités de l'intention et les vaines larmes du repentir. La punition, le péché! Oh! si l'on prenait ces deux mots, non point au sens mystique, dont l'incrédule sourit, mais au sens implacable que leur donnent les conditions de la vie, soit individuelle, soit sociale, qui oserait alors les discuter? qui les prononcerait sans effroi? A-t-on besoin de faire intervenir le ciel pour empêcher un homme raisonnable de descendre du quatrième étage en enjambant l'appui de la croisée? Se précipitera-t-il sans crainte, comptant sur la pureté de son intention et sur sa repentance future pour l'empêcher de se briser contre les pavés de la rue? La loi fatale qui préside à la chute des corps et à l'accélération de leur vitesse provoquera-t-elle les raisonnements des moralistes? Et si nous comprenions enfin que dans le domaine moral, l'effet suit la cause aussi rigoureusement que dans le domaine physique, nous ne serions point obligés de recourir à la superstition pour maintenir les peuples et les individus dans le devoir, dans l'ordre et dans l'obéissance.

Mais nous faisons pire encore; nous enlevons le frein religieux, sans le remplacer par aucun autre. A la chimère d'une loi divine, nous substituons la chimère de la liberté humaine. L'homme libre, quelle ironie! Nous verrons ce que produira cette liberté dans notre Occident, et ce qu'il nous en coûtera d'avoir méconnu la discipline sous laquelle d'inéluctables lois nous tiennent courbés pour jamais. Le pouvoir qui nous mène, qui nous contraint, qui nous châtie, pour n'être pas surnaturel, n'en est que plus redoutable. Car il ne plane pas au-dessus de nous, comme un Dieu que l'on peut fléchir; impersonnel et implacable, il existe jusqu'en nous-mêmes, dans nos nerfs, dans notre sang, dans nos organes qui nous imposent leurs conditions, et bien plus encore dans nos sentiments et dans les multiples ressorts de nos sociétés.

L'antiquité, l'Orient, l'ont compris mieux que nous. Ils ont presque toujours séparé la religion de la morale; le dogme peut alors changer, la société ne croule pas pour si peu. La morale est l'hygiène de l'âme; la religion est son rêve, sa consolation. Si l'âme est saine et forte, le rêve sera pur et sublime. Et si le rêve un jour s'évanouit, la vie du moins n'en sera pas compromise.

Renée ignorait la philosophie, et ne connaissait même pas le nom de la sociologie. Elle se sentait fière et heureuse d'appartenir à Lionel; il lui était impossible de trouver le moindre principe mauvais ou bas dans l'entier sacrifice qu'elle lui avait fait de son existence. En vain épiait-elle dans son cœur la naissance de ce qu'on appelle des remords, et qu'elle attendait avec une sorte de superstition. Il ne lui en vint pas. Alors, aussi pure qu'ignorante, elle commença à regarder avec horreur la société, qui couvre d'opprobre une situation aussi noble et aussi douce qu'était la sienne. Elle se sentit grandie par ce mépris qu'elle éprouvait. Jamais elle n'avait été plus remplie d'enthousiasme, d'inspiration, de courage. Sa passion, qui lui semblait une source de force et d'élévation, la domina sans qu'elle lui opposât la moindre résistance. Lionel lui parut un héros. C'était ce mâle esprit qui agissait sur le sien, qui le complétait, pensait-elle. Et lui, par ses conversations, par ses lettres, s'appliquait à éloigner d'elle jusqu'à l'ombre d'un scrupule.

Ce qui ajoutait à la sécurité morale de Renée, c'est que le mensonge, dont elle avait horreur, ne lui fut pas tout d'abord nécessaire. Elle vivait un peu chez elle en garçon, allant, venant, décachetant sa correspondance, sans que le vieux professeur, enfoncé dans ses tristes méditations ou dans ses travaux, et sans que la douce Mme Sorel lui fissent une question ou une remarque. Sa mère, élevée pieusement dans une petite ville de l'Écosse, ne connaissait absolument rien du monde, et encore moins des dangers de la société parisienne. Pour cette âme droite et naïve, le moindre faux pas était la chute irrémédiable au fond de l'abîme; point de milieu entre la pureté absolue ou le vice le plus noir. Comme elle voyait à bon droit en Renée une créature d'élite, elle n'imaginait pas qu'il pût exister jamais rien de commun entre le mal et son enfant. Elle la considérait comme supérieure à elle-même, l'admirait, ne la surveillait pas. Quand des lettres adressées à «Mademoiselle Renée Sorel» lui passaient par les mains, elle les remettait à la jeune fille sans même en regarder l'écriture.