Délicieuse correspondance, lue en cachette, puis enfermée dans un coffret ancien, avec les premières violettes qui lui venaient de Lionel, ces petites fleurs qui, durant les premières étreintes, s'étaient froissées contre son cœur.

Pauvre Renée, savoure ces joies, si fugitives. Prends ta palette et tes pinceaux, et puise dans la beauté de ton amour des inspirations jusqu'alors inconnues. Mais n'accuse point la société que tu ignores, et ne la maudis pas, lorsque tout à l'heure elle va te frapper. Elle est immense, monstrueuse, admirable et nécessaire. Elle s'est faite peu à peu, bien lentement, par des millions d'efforts. Elle changera, mais pour cela, il lui faut du temps, et ta vie à toi est si courte que tu ne t'apercevras pas plus de ses changements que le papillon ne s'aperçoit de la marche du soleil. Pourrais-tu t'en prendre à la locomotive qui broierait tes membres si tu te jetais sur les rails? Tu t'es jetée sur les rails où se précipite l'immense machine sociale. O pauvre enfant, que tu vas souffrir! Tu ne savais rien de ces choses, et ne consultais que ton cœur. Apprends donc, et dis ensuite bien haut ce que tu auras appris afin d'en préserver d'autres. Ton sang et ta vie paieront ton expérience. Cela est juste. Il y a des ignorances qui sont funestes comme des crimes.

Renée eut un second rendez-vous avec Lionel, et tous deux allèrent déjeuner ensemble au pont de Chatou, chez Fournaise, puis ils se promenèrent dans l'île. C'était un jour de semaine, et la campagne était absolument solitaire. Ils étaient radieux de gaîté. Les doutes, les luttes, l'espèce de solennité des premiers épanchements avaient complètement disparu. Ils s'appartenaient avec une telle franchise de bonheur et d'amour qu'à peine croyaient-ils que jamais il en eût été autrement.

—Depuis quand m'aimes-tu? se demandaient-ils l'un à l'autre. Et la réponse était la même:

—Je t'ai toujours aimé.

Ils se rappelaient mille petites circonstances de leur jeunesse, des événements insignifiants en apparence et dont chacun s'étonnait de retrouver chez l'autre le souvenir aussi vivant.—«Tu l'avais donc remarqué? Tu pensais donc déjà à moi?...»

La longue tendresse contenue du passé débordait de leurs âmes et de leurs lèvres. Leurs espoirs timides autrefois, et leurs craintes... Ils énuméraient tout. Aussi loin qu'ils remontaient dans leurs souvenirs, chacun se découvrait avec une surprise délicieuse tout entier dans toutes les pensées, dans toutes les préoccupations de l'autre.

Comment se verraient-ils à Paris? On ne pouvait pas souvent trouver toute une demi-journée pour faire le voyage de Versailles. Une demi-journée!... Renée croyait cela bien long autrefois. Maintenant, comme c'était peu de chose! comme l'heure de la séparation arrivait vite! Il ne fallait pas songer à se rencontrer chez Lionel. Renée savait bien qu'il demeurait avec un ami; elle connaissait depuis longtemps les détails de son existence. Le jeune homme lui dit qu'il avait une idée, lui demanda de venir le retrouver, un jour qu'il fixa, aux Champs-Élysées, derrière le palais de l'Industrie, promettant de la conduire à un petit nid qui serait bien à eux. Renée était absolument incapable de lui rien refuser.

Deux jours après, chez Mme Anderson, une conversation qu'elle entendit lui fit un mal affreux.

On était encore dans l'intimité; quelques habitués venaient de paraître. Lionel n'était pas arrivé. On parla de lui assez aigrement. Mme Anderson commençait à s'apercevoir que décidément il n'épouserait pas une de ses filles. Elle qui l'avait choyé comme un enfant gâté, lui passant tous ses caprices, son laisser-aller impertinent; elle qui trouvait toujours quelque prétexte pour sortir de la chambre quand il venait les voir dans la journée afin de le laisser en tête-à-tête avec l'une des deux petites, déclara que c'était un être dangereux, qu'il affichait des théories scandaleuses, et qu'elle prévoyait le moment où elle se verrait obligée de lui fermer sa porte.