—Oh! ses théories, je les connais, s'écria là-dessus un petit jeune homme au long nez, à la mine chafouine, parent éloigné des Duplessier. Il se nommait Adrien Moredon, et il s'entendait si bien à déchirer les réputations des femmes et des hommes de sa connaissance, que ses amis ne l'appelaient entre eux que «Mors-donc!»
—Je connais ses théories, il les mettra en pratique absolument comme il le dit.
—Eh bien, quelles sont-elles? demanda Renée, prise d'une horrible gêne et se sentant pâlir.
—On ne peut pas les dire devant les jeunes filles, reprit Adrien, en lançant son mauvais regard de petit homme mal venu et jaloux des succès d'autrui, du côté de Mlle Sorel.
—Mais si, au contraire, reprit Mme Anderson, ce serait une charité, car cela les mettrait en garde contre les entreprises de ce beau garçon. Elles sauraient au moins ce qu'il veut dire quand il leur fait la cour.
Ces deux êtres qui parlaient là savaient bien qu'ils allaient infliger une blessure à Renée, car Lionel, avec son indépendance parfaite de l'opinion des autres, ne cachait pas son adoration pour elle, et d'autre part il n'était guère difficile de deviner les sentiments de la jeune fille. Mais ce qui deux semaines auparavant eût été pour elle une piqûre d'aiguille devenait un coup de poignard retourné dans sa chair maintenant qu'elle s'était donnée à lui.
—Voici donc comment Lionel Duplessier compte arranger sa vie, reprit Mme Anderson. Il parle d'union libre; nous allons voir comme il entend l'union libre. Il veut épouser une fille riche... Il se mariera, mais seulement quand il aura atteint une position assez haute pour prétendre à beaucoup d'argent. En attendant, comme c'est un raffiné, comme, après le libertinage, il veut connaître la douceur d'un amour pur et romanesque, il engagera dans les liens de sa fameuse union libre quelque pauvre fille assez sotte pour se laisser prendre à ses grands mots et à ses beaux yeux langoureux.
—Oui, fit Adrien. Il veut l'amour et le mariage, mais, contrairement à Mme de Staël, il ne veut pas l'amour dans le mariage; non, il veut l'argent dans le mariage.
—Il est assez effronté, ajouta Mme Anderson, pour assurer que la femme qui se sera donnée à lui sans condition et qu'il aura aimée dans sa jeunesse, il l'aimera toujours, même lorsqu'il se sera marié; qu'elle sera la vraie compagne de sa vie. Quel beau rôle pour elle, en vérité, et pour l'épouse légitime! L'orgueil et l'immoralité de ce garçon ne connaissent pas de bornes.
—Sans compter, reprit Adrien, que cette fidélité à laquelle il s'engage, je le connais, il est absolument incapable de la garder.