—Comment veux-tu que je le sache? fit Renée, qui pourtant se mettait déjà au courant des partis, des noms, des alliances de groupes, de toute cette dînette de la Molé préludant à la grande cuisine parlementaire, comme un jeu de petits enfants où l'on remue des sauces pour rire dans des casseroles en miniature.

—Devine donc!... devine... Je ne te le dirai pas, répéta Lionel, riant et serrant contre lui le bras passé sous le sien.

Et Renée s'écria, avec une grande exclamation d'orgueil et de joie:

—C'est toi!

Oui, c'était lui. Ses amis l'avaient élu. Mais vendredi prochain, il faudrait affronter la coalition de la droite et de l'extrême-gauche; son groupe ne rallierait peut-être pas la majorité.

—N'importe! disait la jeune fille. Que c'est beau, mon Lionel, que je suis contente! Comme c'est bon les succès de celui qu'on aime!

—Les miens seront à toi, reprenait le jeune homme, et, à mon tour, j'aurai les tiens. Car tu deviendras une grande artiste. Oh! quelle bonne et belle vie que la nôtre, ma petite Renée, ma chérie!

S'enivrant ainsi d'amour, de fierté commune et d'espérance, ils marchaient rapidement, pressés l'un contre l'autre, et ne voyant pas même les passants qui les frôlaient. On se retournait souvent pour les regarder encore, car ils formaient un couple charmant; et leurs lèvres souriantes, qui semblaient s'attirer, leurs beaux yeux ravis, leurs corps souples unis dans une démarche harmonieuse, laissaient derrière eux comme un sillon de jeunesse et de bonheur. Ils avaient franchi le pont des Invalides et suivaient maintenant l'avenue de Latour-Maubourg.

—Où allons-nous? demanda Renée. Il fait beau. C'est amusant de marcher. Faisons une grande promenade... Dans des quartiers bien lointains, là où l'on ne peut pas nous rencontrer.

—Oh! non, dit Lionel suppliant... J'ai hâte d'être seul avec toi.