Tandis qu'il l'écoutait se défendre d'accepter son invitation, ses yeux à lui, ses longs yeux voluptueux et charmeurs, posés obstinément sur elle, amassaient tout leur magnétisme passionné pour le répandre ensuite en effluves pénétrants. Il se taisait et la regardait simplement, sans insister davantage, tandis qu'elle énumérait les motifs de son refus. Lui, dont la faconde pleine d'assurance en politique le faisait triompher à la jeune tribune de la conférence Molé, en attendant les grands succès d'orateur dont il se croyait sûr déjà, il était silencieux en amour. C'était sa force. Dans les combats du cœur et des sens, toutes les armes, même les plus mauvaises, valent mieux que les arguments. Les seules paroles que Lionel employât auprès des femmes étaient les paroles cajolantes qui ressemblent aux caresses. Il ajoutait ainsi à sa beauté, à sa renommée naissante, à tous ses dons, l'attrait du mystère; celui aussi d'une tendresse qui ne se démentait pas extérieurement, même alors qu'il infligeait, en connaissance de cause, les plus cruelles tortures.
Lorsque Renée se tut, après avoir déclaré qu'elle n'oserait avouer cette escapade à ses parents, qu'elle ne pourrait assister seule à une séance de la Chambre, qu'elle ne voulait pas que Lionel pût la juger inconséquente et hardie, et que d'ailleurs elle craignait d'être rencontrée avec lui, le jeune homme lui dit doucement:
—Venez donc, mademoiselle Renée, je désire tant vous faire entendre mon cher maître, mon modèle, mon ami, Gambetta! Venez, quand nous nous rencontrerons de nouveau chez Mme Anderson, nous pourrons causer de lui ensemble.
Et elle le suivit, toutes ses résolutions s'envolant sur un mot, sur un désir de lui. Elle savait qu'il avait deux grandes affections auxquelles il donnait toute sa vie: sa mère et Gambetta. Elle souhaitait ardemment connaître ce qu'il aimait. La mère, elle, Mme Duplessier, était en province, où son mari avait obtenu,—toujours grâce au nouveau Président du Conseil,—une recette particulière. Bien que Renée eût vu Lionel chez des amies d'enfance et que leur camaraderie remontât à ses plus lointains souvenirs, elle se rappelait à peine Mme Duplessier, qui avait longtemps habité Versailles, et qui, toujours souffrante, ne se montrait guère hors de chez elle. Cependant être l'amie de cette mère du jeune homme, qu'on disait adorée par lui, de laquelle il parlait sans cesse, l'appelant: «Ma petite maman,» et qui, disait-on, paraissait encore si jeune et si belle qu'elle aurait pu passer pour la sœur de ce grand garçon aux épaules robustes, à la fine et abondante barbe brune, c'eût été le rêve de Renée. Dans l'impossibilité de le satisfaire, par suite des circonstances qui ne s'y étaient jamais prêtées, elle avait reporté tout le superflu de son amour sur le célèbre tribun, dont elle dévorait les discours dans les journaux, et qui, en rêve, lui apparaissait, malgré sa corpulence tout à fait terrestre, comme le bon ange de Lionel.
Elle allait donc l'entendre! Son enthousiasme naïf pour les grands orateurs et pour les questions profondes que la parole agite si aisément et si rarement résout, augmentait l'entraînement qui la faisait marcher maintenant à côté du jeune chef du cabinet de M. le sous-secrétaire d'État, le long du trottoir de l'Esplanade et des couloirs du ministère, dans une sorte d'inconscience à la fois ravie et troublée.
Renée Sorel, à vingt-deux ans, était à beaucoup de points de vue plus jeune que ne le comportait son âge, surtout à notre époque de maturité hâtive. Sa nature était pleine d'illusions, et capable de les conserver à travers les plus dures expériences. Elle ne connaissait rien de la vie; elle n'avait pas la moindre idée de ce que peuvent être les hommes. Son ignorance des réalités s'alliait à la plus vive intelligence des choses abstraites. Une certaine qualité subtile de son esprit, qui lui faisait pressentir la vérité et repousser l'erreur à travers les lectures prodigieusement variées dont elle se nourrissait, ne se retrouvait pas dans la pratique de l'existence et le commerce du monde. En ceux à qui elle avait directement affaire, elle ne voyait plus que le bien, le mal n'existait pas. Confiance dangereuse chez une jeune fille que la nécessité mettait tout à coup aux prises avec le jeu impitoyable des intérêts les plus personnels et les plus grossiers, c'est-à-dire avec la société moderne, et cela après une première jeunesse passée dans un isolement studieux, une réclusion presque absolue.
Son père, M. Sorel, professeur de l'Université, avait rempli une carrière des plus honorables, jusqu'au moment où une infirmité subite, un décollement de la rétine, l'avait brusquement privé de la vue. Il s'était alors trouvé, avec sa femme et sa fille, sans autre ressource qu'une modique pension. Ce qui l'avait empêché de préparer quelque aisance pour les jours de vieillesse ou de maladie, c'est qu'il avait toujours écrit plutôt qu'enseigné, et ses travaux, très spéciaux, lui avaient rapporté plus d'honneur que d'argent. Il avait élevé Renée très sérieusement, presque austèrement, secondé en cela par Mme Sorel, douce personne, dévouée, simple et profondément pieuse. La petite fille apprit auprès de sa mère à aimer la religion protestante. L'imagination très ardente de Renée ne semblait pas devoir être satisfaite par un culte aussi froid; mais la Bible, dont on lui faisait apprendre par cœur des chapitres entiers, lui plut par sa poésie mystique et grandiose. Lorsque, le dimanche, elle suivait sa mère à l'église, laissant M. Sorel au milieu de ses livres de philosophie, son cœur se serrait, et, un moment après, sa prière la plus fervente était adressée à Dieu pour qu'il touchât l'âme de son père. M. Sorel crut bien faire en abandonnant entièrement à sa femme l'éducation religieuse de leur enfant. Il était de l'école de ceux qui, cherchant la vérité pour eux-mêmes, la croient dangereuse pour le peuple et pour les femmes.
De bonne heure, Renée sentit naître en elle des contradictions et s'élever des luttes entre la forte instruction qu'elle recevait du côté paternel et les croyances qu'elle devait à sa mère. Elle souffrit sans oser rien dire, de peur d'affliger l'un ou l'autre de ses parents. Pour échapper au tourment de ses doutes, elle se réfugia dans un spiritualisme vague où entraient en première ligne son profond besoin d'aimer, qui embrassa toute l'humanité, et son culte pour la beauté que l'art nous révèle, et qu'elle crut la plus sainte et la plus véritable manifestation du divin dans le monde. Elle se fit une sorte de religion à son usage, tirée tout entière de sa propre imagination. Elle essaya de la rendre précise, car il lui fallait absolument un principe sur lequel elle pût établir tous ses actes, toutes ses pensées, comme sur une base ou un pivot. Elle ne comprenait pas l'existence sans une direction générale, un point de départ, un but visible et défini.
Mais cette petite tête de jeune fille était trop faible pour trouver une solution que les plus grands penseurs s'acharnent vainement à découvrir. Elle chavira tout entière dans la poésie. Elle s'exalta dans des rêves sans fin. Renée en arriva à cette conclusion, qui eût été d'une hardiesse presque cynique dans une âme moins absolument saine et innocente que la sienne: «La vérité? Pourquoi m'épuiser en efforts inutiles pour l'atteindre tandis qu'en réalité je la possède? La vérité! mais elle est en moi-même, dans les impulsions de mon cœur qui ne peut vouloir que ce qui est juste et bon, puisque toute fausseté, toute laideur, toute impureté lui répugnent. Je distingue un beau tableau d'une œuvre médiocre. La vérité est encore là. Mais la beauté n'a pas toujours été comprise de la même façon, pas plus que la vertu. Il y a du relatif dans l'art aussi bien que dans la morale. Ce qui est absolu, ce qui est nécessaire, ce que les croyants appellent la voix de Dieu, ce que j'appelle, moi, du nom suprême de Vérité, c'est la conscience, c'est la sincérité. Tant que je serai sincère, fidèle à ma Vérité intérieure,—absolue en elle-même quoique relative à l'égard de la morale et des lois humaines,—je ne ferai jamais rien dont je puisse avoir du regret ni dans cette vie, ni dans l'éternité, ni devant le Juge, quel qu'il soit, qui doit peser un jour nos actions dans sa balance éternelle.»
Voilà comment l'austérité d'un père, la piété d'une mère, et une éducation presque trop calme, retirée, sérieuse, arrivaient à mettre tout à coup en présence d'un monde gouverné par des nécessités implacables, mû par d'aveugles forces qui pouvaient, hélas! la broyer en moins d'une seconde, la créature la plus charmante et la plus généreuse, absolument ignorante de ces nécessités et de ces forces, et absolument désarmée. Qu'elle connaissait peu, en effet, les conditions de la vie dans notre société actuelle, puisqu'elle s'imaginait la traverser heureusement et purement sans autre défense et sans autre guide que ses rêves! Pauvre petite Renée, qui décorait du nom d'Absolu les belles chimères de son cœur!