Jusqu'à présent, son chemin avait été simple et droit. Elle possédait, comme peintre, un talent remarquable. Son père, qui craignait pour elle le sort scabreux d'une femme artiste, assez longtemps entrava ses goûts. Lorsque la cécité du professeur laissa la petite famille presque sans ressources, les leçons de dessin données par la jeune fille et la vente de ses jolies toiles de genre ramenèrent très vite le bien-être. On n'essaya plus de la détourner de ses pinceaux. Depuis trois ans, ils la faisaient vivre ainsi que ses parents. Élève encore elle-même d'un de nos maîtres, elle avait organisé chez elle un cours déjà fort suivi, et, au printemps dernier, elle avait exposé. Lionel savait tout cela, et, précisément, c'était du succès de son tableau qu'il lui parlait, assis en face d'elle auprès du feu, dans le salon qui lui servait de cabinet de travail au ministère.

—Oh! «succès» est un bien grand mot, faisait Renée. Cependant je l'ai vendue, ma Provocation, et c'est toujours, vous savez, la grosse affaire, vendre ces méchants bouts de toile.

—Le sujet était piquant, reprit Lionel, et bien spirituellement traité.

Cette peinture de Renée représentait en effet une provocation en duel, des cartes échangées, mais discrètement, dans un coin de salon, au milieu de l'animation joyeuse d'un bal. Tout un petit roman, car on pouvait deviner qu'une femme étais la cause de la querelle, une jolie femme, très jeune, en toilette vaporeuse, qui, tout en forçant sa bouche à sourire au-dessus de l'éventail, jetait un regard plein d'épouvante vers les deux hommes entourés, dissimulés par leurs amis.

—Voyez-vous, disait Lionel, puisque vous réussissez si bien dans la peinture de genre, il faut rechercher toutes les occasions qui vous fourniraient des idées, des sujets d'étude. Une séance à la Chambre, c'est absolument nécessaire que vous vous rendiez compte de cela.

Renée avoua qu'il y avait bien des scènes, bien des milieux qu'elle aimerait voir de près, mais qui lui étaient interdits en sa qualité de jeune fille. Une grande difficulté, cela, pour son genre de travail. Les hommes étaient vraiment des êtres bien heureux, dans leur grande liberté. Elle se confinerait forcément dans les sujets pris aux intérieurs bourgeois, salon banal ou coin de feu d'intimité vulgaire. Elle ne pouvait aller, venir, monter aux sphères de haute élégance, ni descendre aux recoins pittoresques de la bohème, aux spectacles dramatiques de la misère; pas même se promener seule à la campagne, surprendre quelque scène rustique, pénétrer chez les paysans.

—Je ne pourrai jamais être originale, fit-elle en soupirant.

—Bah! dit Lionel. Qu'importe le sujet traité. L'originalité, si vous ne l'aviez pas en vous, elle ne vous viendrait jamais du dehors.

—Vous rappelez-vous, monsieur Lionel, notre fameux pacte d'alliance? J'avais beaucoup compté là-dessus. Mais j'étais égoïste, j'en aurais profité toute seule. Il vaut mieux que vous l'ayez dénoncé.

Elle faisait allusion à leurs causeries chez Mme Anderson. Cette dame recevait le soir une fois par semaine, dans l'intention de marier ses filles, deux jolies blondes, élevées à Paris avec toute la liberté de l'Amérique, le pays de leur père. Veuve de bonne heure, Mme Anderson, une Française, était revenue dans sa patrie; elle y rapporta les allures indépendantes d'outre-mer, laissa ses filles sortir seules, attira des jeunes gens chez elle, parce qu'elle aimait leur gaîté, et parce qu'elle se figurait aussi trouver promptement parmi eux des maris pour ses deux enfants sans dot. Les petites, provocantes et toutes gracieuses, avec leur accent gazouillant d'étrangères dû à la pratique constante de l'anglais dans l'intimité, flirtèrent sans trêve ni relâche, furent courtisées, mais jusqu'ici n'avaient pas rencontré de prétendants sérieux.