Renée était la camarade d'enfance des demoiselles Anderson. Avant que leur excentricité eût un peu refroidi M. et Mme Sorel, les deux familles se voyaient constamment. Vivant à quelques portes les unes des autres, suivant les mêmes cours d'éducation, les jeunes filles se considéraient comme trois sœurs. Puis Mme Anderson avait déménagé, M. Sorel avait perdu la vue; les relations s'étaient forcément ralenties. Renée très absorbée par son travail et sa mère ne quittant jamais le pauvre aveugle, les amies ne se réunirent plus guère. Leur affection cependant ne diminua pas. Quand Mme Anderson organisa ses soirées du mardi, elle insista pour avoir Renée d'une façon régulière. La jeune artiste formait le principal attrait de son salon, où l'élément féminin menaçait de manquer par trop. Elle offrit de la faire reconduire toutes les fois par sa bonne, ou plutôt de la ramener elle-même dans les belles soirées. Malgré leur sévérité, M. et Mme Sorel ne purent toujours refuser cette distraction à leur fille et ce service à leur ancienne amie. Les habitués de Mme Anderson portaient presque tous des noms connus dans la littérature et dans les arts. Ses réunions étaient charmantes, précisément peut-être à cause de leur petit cachet de fine bohème. Il s'y trouvait nombre d'hommes de talent et d'esprit, heureux de passer une ou deux heures agréables auprès d'un trio de jeunes filles séduisantes et distinguées, qui savaient les affranchir des convenances par trop rigoureuses du monde, tout en les retenant bien loin du laisser-aller vulgaire et stupide de la société équivoque.
C'était un genre évidemment plus intelligent et plus naturel que l'étiquette absurde des salons guindés, où la jeune fille, après chaque tour de valse, revient s'asseoir à côté de sa mère. La liberté régnait moins grande après tout chez Mme Anderson qu'en Amérique, où les jeunes gens des deux sexes se rendent des visites et sortent ensemble, souvent en tête-à-tête, sans que les parents s'en préoccupent. Néanmoins, il suffit qu'un système soit appliqué dans des conditions différentes de celles qui l'ont fait naître, pour devenir par cela même dangereux. Ce qui est la règle, c'est-à-dire la chose établie, respectée chez un peuple, devient chez l'autre l'irrégularité, la licence, et ouvre la voie aux plus graves désordres. La vertu de l'un devient le vice de l'autre. Cela est vrai des petites coutumes comme des plus hautes lois sociales.
Que de fois Lionel Duplessier—qui, lui aussi, était lié depuis l'enfance avec la famille Anderson—que de fois Lionel s'était détourné le soir de son chemin pour accompagner Renée aux Batignolles! La vieille bonne marchait derrière d'un pas somnolent; parfois un groupe d'amis, revenant du même côté, les entourait de rires et d'intarissables conversations. Eux, au bras l'un de l'autre, n'entendaient et ne voyaient qu'eux-mêmes. Ce n'était pas d'amour qu'ils parlaient. Non: lui, était trop respectueux, elle, trop candide et trop pure. Ne savait-elle pas d'ailleurs, la modeste artiste, qui luttait si courageusement contre les plus âpres difficultés pour donner l'aisance à sa mère et à son père aveugle, ne savait-elle pas que ce beau jeune homme, vif, ardent, éloquent, ambitieux, était promis, par la tendresse enthousiaste de ses parents, les prédictions de ses amis, et surtout l'affection toute paternelle de Gambetta, aux plus brillantes destinées? Ne savait-elle pas qu'il considérait l'argent comme un instrument indispensable—un instrument d'action, croyait-elle, non pas un vil instrument de jouissance,—et qu'il annonçait très haut la nécessité où il se trouvait de n'épouser qu'une fille riche?
—Si l'on disait à ma mère, faisait-il avec sa belle assurance, que je ne serai pas ministre un jour, on l'étonnerait prodigieusement.
—Ah! disait Renée, qui, jeune et ardente comme lui, ne se choquait pas d'une présomption si naturelle à leurs vingt ans impétueux, ah! monsieur Lionel, quelle tâche magnifique vous entreprenez. Vous serez l'un des sauveurs et l'un des guides de notre chère France, énervée, lassée, affaiblie. Vous, du moins, vous ne parlez pas de décadence. Non, non, il est encore des jours glorieux pour nous. Ils se lèveront peut-être à votre parole.
Et l'enthousiasme de cette belle jeune fille, crédule, sincère, résolue elle-même à n'accomplir que de nobles choses, enivrait Lionel. A côté d'elle, le long du chemin de fer de ceinture, sur le boulevard désert, sous les petits platanes frissonnant aux brises du printemps ou rigides sous le givre de l'hiver, dans la nuit douce ou glacée, il se sentait véritablement aussi grand, aussi désintéressé, aussi prêt à tous les héroïsmes, qu'elle le voyait avec ses yeux, à elle, ses yeux déjà troublés par une invincible passion.
Que de sujets ainsi remués entre eux depuis deux ou trois ans! Art, patrie, religion, philosophie, tout était pâture à leur appétit sans frein d'émotion et de vérité. Les doutes, les incertitudes morales de Renée, elle les avouait à Lionel. Le jeune homme essayait vainement de les trancher par un mot plein d'autorité, par une affirmation hardie, comme il en avait facilement aux lèvres. Il effrayait un peu la jeune fille; elle discutait tout de suite, tâchant à son tour de le convertir à quelque chose de plus doux, qu'elle ne voyait pas très bien, mais auquel elle croyait encore. Car Lionel était matérialiste, et—par exemple—niait l'immortalité de l'âme. Elle raisonnait, comme toutes les femmes, en prenant pour base le sentiment.
—Si j'avais une idée semblable, disait-elle, je souhaiterais de mourir immédiatement. Ce serait une torture pour moi de vivre, comme je le fais, par la tendresse, et de songer à ceux que j'aime comme devant être séparés de moi pour toujours. Je ne prétends pas savoir ce que cache le mystère de la mort. Peut-être demeurerai-je bien longtemps loin des miens; mais je les posséderai du moins par le souvenir qui ne s'anéantira jamais en moi, et un jour... un jour, la réunion définitive s'accomplira. Oh! non, notre amour et nos larmes ne peuvent pas être des semences périssables que le souffle du néant disperse dans la nuit infinie. Quelque fruit de lumière et de joie doit en venir plus tard. Laissez-moi donc cette espérance.
Et elle ajoutait, avec sa douce sympathie, que Lionel sentait glisser comme une caresse d'âme jusqu'au fond le plus secret de chaque pensée délicate et douloureuse:
—Comme vous devez souffrir de vos croyances, vous qui chérissez si tendrement votre mère, et...