—Gambetta lui-même n'est parvenu que par les sacrifices d'argent d'une de ses tantes. Toi qui es ma mère, ne peux-tu faire pour moi ce que sa tante a fait pour lui?

Ce fils, de manières et de paroles si câlin, qui pour sa mère avait ces mots mignards qu'on adresse à une maîtresse aimée, se livrait parfois, quand elle contrariait ses fantaisies, à des sorties brutales. C'était rare qu'elle lui refusât quelque chose. Elle sut lui résister cette fois, car, déjà dépendante par son état maladif, elle ne voulait pas se dépouiller absolument, rester à la merci de son mari et de son fils. Elle connaissait la férocité de l'égoïsme masculin, et ne voulait jamais rien devoir à personne, même à ses «deux petits,» comme elle appelait ensemble Lionel et son père. Elle resta profondément blessée des indiscrètes instances du jeune homme. De plus en plus, il lui arrivait de soupirer quand les visiteurs s'extasiaient devant les caresses enfantines de ce grand garçon barbu, à l'air mâle et doux, et la félicitaient d'avoir un si bon fils.

Lionel ne fut pas élu à la présidence de la conférence Molé. Son rival dans leurs réunions à l'Académie de Médecine, Lasserre, le chef de l'extrême-gauche, l'emporta, grâce à l'appoint de la droite, qui préféra infliger un échec à l'opportunisme, tout puissant en France à ce moment. Gambetta, en effet, n'y fut point insensible. Il suivait toujours avec intérêt ce qui se passait à «la Molé,» comme disent les jeunes membres. Jadis, sa voix puissante avait commencé de s'y faire entendre. Il savait que Duplessier y était son intrépide champion, et que, dernièrement, à cause de lui, le jeune orateur y avait fait une sorte de petite manifestation, quittant fièrement la salle, suivi par toute la gauche modérée, pour ne pas prendre part à un vote.

—Tu as été magnifique, mon cher, disait Fabrice enthousiasmé à son ami, au lendemain de ce soir mémorable.

Cependant, à la presque unanimité, Lionel obtint le siège déjà fort honorable, de vice-président. Mais lorsqu'il raconta à Renée les péripéties du vote, il flétrit le parti radical, par des paroles qu'elle n'oublia jamais. Très neuve à ces débats, elle écoutait pour s'instruire, pour mieux partager les haines et les indignations de Lionel. Aussi le moindre mot lui faisait impression. La mémoire est courte chez les hommes politiques. Elle n'en savait rien, elle. Plus tard, elle ne put pas s'empêcher de se souvenir.

—C'est un ramassis d'ambitieux, disait Lionel, qui trompent le peuple et qui le mèneraient à la ruine pour des places et pour un peu d'or. Ils ne sont pas aveugles, ni stupides. Ils savent bien que leurs utopies socialistes sont irréalisables. Cela ne les empêche pas de jurer qu'elles s'accompliront. Ce qui donne la mesure de leur infamie, c'est leur union avec les royalistes. Il y en a parmi eux qui sont franchement vendus. Ce Lasserre a été élevé par les jésuites...

Il s'interrompait d'un air sombre, comme s'il eût été sur le point d'en dire plus qu'il n'aurait voulu. Et Renée, à qui il avait donné des billets pour une cause intéressante en correctionnelle, et qui avait entendu plaider Lasserre, critiquait de bon cœur le rival de son Lionel.

—Oh! qu'il me déplaît, ce Lasserre, faisait-elle, avec ses épaules en porte-manteau, son air faux, sa voix froide, calme, tranchante... Chacune de ses phrases est une allusion perfide. On dirait d'un petit serpent qui siffle.

Puis avec cette mobilité des femmes, cette particularité qu'elles ont de voir tout à coup le détail qui les amuse dans l'objet le moins frivole, elle reprenait:

—Dis-moi, chéri, pourquoi avait-il un petit morceau de peau de chat sur l'épaule, tandis que tu n'en avais pas, toi?