IV
LIONEL Duplessier, bien que vivant en garçon, ne pouvait recevoir Renée chez lui. Lorsque ses parents étaient partis pour la province, munis de la belle position que Gambetta leur procurait, il avait accepté l'hospitalité de son ami intime, Fabrice de Ligneul.
Fabrice, d'une ancienne famille noble, mais orphelin, maître de sa fortune et de sa personne, avait embrassé la cause républicaine. Converti de bonne heure par son petit camarade de classe Lionel, dont il admirait le talent et subissait l'influence, il avait grandi en s'enthousiasmant tous les jours davantage pour la Révolution et pour l'éloquence de son ami. Membre, comme lui, de la conférence Molé, il y était connu par son dévoûment à Duplessier, qu'il soutenait toujours envers et contre tous. Lui-même ne parlait guère. Dans le secret du cabinet, il travaillait énormément. Il se préparait, par des études acharnées, à une carrière politique, qu'il rêvait lui aussi, mais qui l'épouvantait par ses devoirs et ses responsabilités, et dont il voulait se rendre digne. Lorsque Lionel le plaisantait sur sa conscience timorée, il lui disait:
—Je n'ai rien qui ressemble à ta facilité, à ton prodigieux pouvoir d'assimilation. Tout ce qui te vient naturellement, il faut que je lutte pour le conquérir. Tu auras le rôle brillant, moi le rôle obscur. Mais à nous deux nous ferons de grandes choses.
C'était aussi la chimère de Renée: faire de grandes choses avec Lionel.
La jeune fille ne comptait pourtant pas s'effacer comme Fabrice. Énergique et brillamment douée, elle avait son ambition personnelle. Mais à part cela, par bien des côtés, et surtout par son ardeur d'affection, elle rappelait à Lionel son camarade d'enfance. Entre ces deux dévoûments absolus dont il était l'objet, le jeune homme établissait de piquantes comparaisons. Très souvent leur façon même de s'exprimer présentait de la ressemblance. Lionel parfois entendait sortir de la bouche de son ami des paroles qu'il avait baisées sur les lèvres de sa maîtresse.
Il eût été très heureux de réunir Fabrice et Renée, de les faire connaître l'un à l'autre. Mais l'idée seule d'un tiers témoin de leur secret amour, quelque confiance qu'elle eût en lui, effarouchait la jeune fille. Être présentée, fût-ce à l'ami le plus intime, comme la maîtresse de Lionel, lui semblait une irrémédiable dégradation. Les choses en restèrent donc là. M. de Ligneul sut vaguement que son ami avait une liaison plus délicate et plus sérieuse que les amours assez grossières avouées par lui jusque-là. Quant à Renée, depuis longtemps elle connaissait, de nom du moins, le Pylade de son bel Oreste.
Dans la rue Las-Cases, non loin de l'extrémité qui donne dans la rue de Bellechasse, se trouve un petit hôtel, peu élevé, à quatre fenêtres de façade, à lourde porte en chêne, toujours soigneusement fermée, et qu'on appelle dans le quartier l'hôtel de Ligneul. C'est là que Fabrice demeurait, ayant abandonné, au deuxième étage, un appartement de trois pièces à Lionel. Celui-ci, entretenu par ses parents, logé par son ami, et touchant les appointements d'une belle place au ministère de la guerre, se trouvait donc dans une situation très passable pour un jeune homme. Mais l'argent lui coulait des mains. Jamais il n'en aurait eu assez. Pour masquer ce qu'il y avait d'exigeant et d'insatiable dans ses appétits, il mettait en avant une sorte de raison d'État. Il préconisait l'argent comme moyen d'obtenir la puissance, et la puissance comme nécessaire à l'accomplissement du bien. De tels sophismes stupéfiaient Renée, et l'auraient mise en défiance contre la nature de l'homme qu'elle aimait tant... si elle ne l'avait tant aimé. Quel n'eût pas été son désappointement et son désespoir si elle avait connu la campagne, ou plutôt l'espèce de siège qu'il avait dressé autour de sa mère pour obtenir d'elle le petit capital qu'elle possédait en propre et dont elle lui abandonnait déjà les revenus!
Un jour, il avait présenté à la pauvre femme, torturée par son insistance, cet argument énorme: