Enfin elle décacheta le billet, et là, sous l'œil de sa mère, lut que Lionel était de retour, qu'il l'attendrait le lendemain, que dans quelques heures elle serait dans ses bras. O dangereux et ineffable bonheur!

—Mais qu'est-ce donc? demanda son père.

—C'est M. Lionel, dit-elle d'une voix à peu près calme, qui vous fait saluer. Il revient des Pyrénées et demande la permission de m'offrir un petit travail du pays.

—Tiens, quelle idée! fit l'aveugle d'un ton mécontent.

Mais Mme Sorel dépliait un de ces beaux châles que les paysans du Béarn fabriquent. Il était blanc, moëlleux, avec de longs poils non tissés qui le transformaient d'un côté en une neigeuse fourrure. Renée roulait ses mains dedans avec un sourire rêveur et de doux gestes de caresse.

Sa mère ne trouva rien d'étonnant à cette politesse. Lionel était bien reçu chez eux; il y avait dîné quelquefois.

Et Renée reprit sa lecture, prononçant machinalement des mots dont elle ne comprenait pas le sens. Elle se voyait déjà au lendemain, traversait l'Esplanade des Invalides, apercevait Lionel au coin de la rue Chevert. Tous deux montaient sans se dire une parole, mais une fois la porte refermée, quelle étreinte! Cent fois de suite, elle vivait par avance cette minute délicieuse.


Vers le commencement de janvier, les d'Altenheim préparèrent une fête magnifique. Ce devait être le plus beau bal donné à Paris de l'hiver. Toutes les célébrités des lettres, des arts et de la politique allaient y figurer. Gambetta devait y être. Lionel s'y fit inviter.

Renée, dont le portrait de Gisèle promettait d'être tout à fait remarquable, ne quittait guère l'hôtel. Cependant elle s'excusait pour la fameuse soirée, refusant de paraître dans une si grande assemblée sans sa mère, dont elle alléguait la santé délicate, les devoirs incessants auprès de son mari. Elle ne parla pas du despotisme de l'aveugle, qui ne laissait guère de liberté à Mme Sorel, ni de la crainte des dépenses qu'entraîneraient les toilettes de bal.