C'était une allusion à ses yeux bleu foncé, qu'il avait vus la veille, avec tant d'ennui, meurtris de larmes, et qui brillèrent pendant toute cette soirée d'une flamme radieuse. Flamme de l'amour partagé, qui transfigure les femmes les moins belles, et souvent trahit leur bienheureux secret.

Renée, effarouchée par ce tutoiement dans le vestiaire plein de valets, lui lança un coup d'œil d'espiègle reproche. En même temps, elle lui faisait remarquer d'un geste le beau châle blanc des Pyrénées dont elle avait enveloppé ses épaules nues pour descendre de sa chambre.

—N'est-ce pas, dit-elle, que cela fait une ravissante sortie de bal?

Elle entra à son bras dans les salons encore presque déserts. Et c'était pour tous deux un plaisir nouveau, d'une étrange vivacité, de se revoir ainsi, en grande cérémonie, dans ce milieu si élégant, de songer aux abandons passionnés, et d'oser à peine s'effleurer du bout de leurs gants. Les parquets, dont les tapis étaient enlevés, reluisaient comme des miroirs; les glaces prolongeaient la splendeur des lustres et les répercutaient en longues galeries de feu; des fleurs s'enlaçaient partout, s'épanouissaient en touffes, ruisselaient en cascades devant les cheminées, voilaient le piano et les pupitres sur l'estrade des musiciens. A travers les larges baies des fenêtres, on apercevait le décor fantastique du parc Monceau, qui, éclairé par la lumière électrique, ressemblait à un merveilleux paysage de féerie. Déjà l'orchestre préludait, quelques jeunes couples impatients commençaient à glisser en cadence. Dès les premières mesures, Lionel, avide d'étreindre Renée contre sa poitrine, l'entraîna dans une valse qui fut un enchantement.

A mesure que les salons se remplirent, que la fête s'anima, que le succès de Renée s'accentua, le jeune homme s'exalta davantage. Il ne la quittait plus, venait la retrouver entre chaque danse, lui faisait rayer sur son carnet de bal les noms de jeunes gens avec qui elle s'était engagée. Il lui demanda le cotillon, l'empêcha même de le partager par moitiés; et il jouissait des mines suppliantes et désespérées des cavaliers éconduits. La jeune fille, si faible avec lui, ne trouvait que rarement le courage de lui dire non. Véritablement modeste, elle ne s'imaginait pas qu'on l'observait sans cesse, qu'elle attirait l'attention générale, que les douairières assises le long des murs ne perdaient pas une seule de ses étourderies. Quand il ne dansait pas avec elle, Lionel la suppliait de rester assise. A un moment, il se pencha, lui dit tout bas, avec un long regard plein de l'amour le plus tendre et le plus vrai:

—Ne danse pas trop. Tu sais bien ce que tu m'as fait espérer. Ménage-toi...

Et il ajouta, comme dans un souffle:

—Ménage-le.

Étrange nature que celle de cet homme! Mélange des plus fines délicatesses du sentiment et des plus impitoyables brutalités de l'égoïsme. Renée ne tressaillit pas d'horreur à l'idée qu'il évoquait en elle. Non, cette phrase, ce mystère épouvantable et charmant, redoublèrent son bonheur. Ce soir de bal fut encore un moment de merveilleuse et surhumaine illusion, comme l'après-midi à Versailles. Ce fut du reste le dernier.

Gisèle d'Altenheim était aussi, comme l'on dit, tout à fait en beauté. Elle n'avait pas le charme délicieux et point analysable de Renée, mais elle paraissait plus éclatante. Ses magnifiques cheveux blonds étincelaient sur sa tête comme un diadème, et ses grands yeux verts lançaient de froides lueurs. On admirait son cou, ses épaules et ses bras. Elle ressemblait extraordinairement à sa mère, et celle-ci, parée avec une incroyable adresse, semblait être sa sœur aînée. Pourtant Mme d'Altenheim s'était mariée tard et son fils Jean atteignait sa vingt-deuxième année.