—Cela paraîtra bien drôle. Puis, écoute, je serai bien fatiguée.

Il la supplia, et elle le fit. Risquant tous les commentaires, bravant le froid, la lassitude, elle remit sa toilette de ville et quitta l'hôtel d'Altenheim à six heures et demie du matin, par la nuit profonde. Ne trouvant pas de voiture, elle se rendit à pied jusqu'au coin du pont de la Concorde, où il lui avait donné rendez-vous. Quand elle passa devant les Tuileries, le jour se levait à l'est et les arbres noirs se dessinaient sur un ciel sanglant. Elle arriva la première, et fit quelques pas, de-ci de-là, toute grelottante, jusqu'à ce qu'elle vît paraître un fiacre contenant Lionel, enveloppé de fourrures et de plaids, avec son sac de nuit qu'il remit au cocher pour faire une place à la jeune fille. Et elle se trouvait heureuse de sentir autour d'elle son bras caressant, d'appuyer sa tête alourdie sur son épaule. Jamais elle n'eût songé à remarquer son égoïsme. N'était-ce pas un bonheur qu'il ne pût pas se passer d'elle, ni partir sans lui dire adieu.

—Que tu es bonne, ma petite chérie! lui répétait-il. Moi, encore, j'ai eu le temps de rentrer et de dormir deux heures, mais toi tu ne t'es pas couchée.

—Ceci n'est rien, répondit-elle. Mais que penseront les d'Altenheim, et mes parents eux-mêmes chez qui je vais rentrer trop tôt, à neuf heures du matin?

—Écoute, ma Renée, ne regrette pas tous ces légers ennuis. Bientôt ni les d'Altenheim, ni tes parents n'auront rien à voir dans ta conduite. Elle ne regardera que moi seul.

—Que veux-tu dire?

—Eh bien, je vais te découvrir à présent le vrai but de mon voyage. Je l'ai décidé cette nuit, au milieu même du bal. Tu m'apparaissais si belle, si fêtée... Je t'ai vue sous un jour que je ne connaissais pas. J'ai pensé à tes larmes de la veille, et je ne veux pas que tu pleures à cause de moi. J'ai résolu de t'épouser.

—Oh! chéri, est-ce vrai? Vivre toujours ensemble! Te posséder complètement, porter ton nom, partager ta vie! Nous réjouir de voir naître notre petit enfant... L'avoir toujours entre nous... O mon Lionel! tu le désires vraiment?

—Je le désire de toute mon âme. Je pars exprès pour en parler à mes parents.

—Écoute, as-tu bien réfléchi? Je ne te le demande pas. Si tu allais en souffrir... Oh! vois-tu, si je l'accepte, ce n'est que pour notre enfant.