En les rencontrant, elle éclata en sanglots convulsifs. Il appela un fiacre, la fit monter dedans et la ramena près de chez elle, couvrant ses joues humides des plus ardents baisers, s'efforçant d'endormir sa douleur sous les plus folles caresses.
Malgré toute la force de son énergie, Renée ne put cacher qu'une partie—la plus grave—de ses angoisses à sa mère. A la première question, si tendrement inquiète, elle fondit en larmes.
—Il ne faut pas y songer, dit-elle. Il a fait tout ce qu'il a pu, je t'assure, mère, mais c'est impossible. Ses parents ont refusé leur consentement, parce que je suis pauvre et aussi parce que je suis artiste et que je travaille pour gagner ma vie. Ce qui les a irrévocablement déterminés, c'est la situation politique. M. Gambetta va tomber, paraît-il. Lionel restera sans position. On ne peut lui demander de fonder un ménage dans de telles conditions.
—Mais qu'est-ce que c'est donc que ce garçon-là? s'écria la mère indignée. On peut être étourdi à ce point, promettre et se dédire pour une partie de plaisir, mais non pas pour une chose aussi grave qu'un mariage. On ne se joue pas ainsi du cœur d'une jeune fille, et d'une jeune fille comme toi!
—Oh! maman, tu ne sais pas tout. Ce n'est pas tout à fait sa faute.
—Qu'est-ce que je ne sais pas? s'écria Mme Sorel.
Elle avait pâli si soudainement que sa fille répondit bien vite:
—Rien, rien du tout. Il m'avait seulement dit qu'il désirait ce mariage. Il craignait les obstacles, il ne me les avait pas cachés. Oh! je t'en prie, maman, si tu ne veux pas me briser le cœur, ne me dis pas du mal de lui.
Mme Sorel éprouvait un mélange de sentiments très divers: une immense pitié, une sympathie profonde pour sa fille, en même temps qu'une sourde irritation contre cette enfant qui pleurait ainsi à cause d'un homme, et qui osait l'avouer. Cet amour attendrissait son cœur et blessait son âme puritaine. Puis elle était indignée contre Lionel. Un certain mécontentement d'elle-même, l'idée qu'elle aurait pu empêcher tout cela aigrissait encore sa douleur. Cet état d'âme compliqué eut pour résultante—si l'on peut s'exprimer ainsi—une colère très inattendue chez une personne aussi douce.
—Ne me parle plus de cette sotte histoire, dit-elle à sa fille, ne me la rappelle pas si tu ne veux perdre absolument ma confiance. Je suis stupéfaite de penser que toi, une fille raisonnable, si sérieusement élevée, tu aies pu entretenir une correspondance clandestine avec un garçon, et surtout avec un être de cette espèce... un godelureau qui s'est moqué de toi naturellement, bien qu'il ne t'aille pas à la cheville. Ne me le nomme plus, ou je lui écrirai moi-même ma façon de penser. Grand Dieu! si ton père savait ce qui se passe, et que j'ai eu la bêtise d'écouter tout cela, il ne nous pardonnerait jamais, ni à l'une ni à l'autre... Maintenant, n'est-ce pas, Renée, ce n'est pas parce que je suis à ta charge que je perdrai mon autorité sur toi. Écoute-moi bien: si je revois l'écriture de ce manant sur une lettre qu'il aurait l'audace de t'envoyer, j'ouvre l'enveloppe et je fais la lecture du contenu à ton père. Je ne veux pas garder pour moi une telle responsabilité. Si tu dois nous amener dans la maison de semblables histoires, nous t'y laisserons toute seule, y vivre à ta guise et y recevoir même tes amoureux si ça te fait plaisir. Avec la pension de ton père, nous aurons, lui et moi, du pain tous les jours dans quelque grenier, c'est tout ce qu'il nous faut.