Attérrée devant cette explosion inattendue, sentant combien sa mère devait souffrir pour en arriver à cette exaspération presque maladive, à cette grossièreté, tout à fait inouïe pour elle, de langage, Renée baissait la tête, se taisait. Elle ressentait de nouveau cette impression affreuse que l'impertinence d'un passant lui avait fait éprouver dans l'église Sainte-Clotilde. C'était quelque chose comme l'enlizement dans un bourbier. Peu à peu le flot hideux montait, le flot de honte et de mépris, le flot de mensonge qui lui entrait de force dans la bouche et l'étouffait.

Elle se leva, fit un pas vers sa mère, s'efforça de sourire.

—Regarde, maman, lui dit-elle, tu le vois bien, je ris, je n'ai plus de chagrin. C'était le premier moment. Mais tu as raison. Je ne penserai plus à Lionel. Je suis si heureuse entre papa et toi! Ne parle pas de me quitter. Vraiment, tu sais, je ne l'aimais pas tant. Tiens, c'est oublié, c'est fini. Qu'il n'en soit plus question.

Elle se remit à peindre, avec une bravoure apparente; mais toute inspiration l'avait abandonnée. Elle ne fit rien de bon, et, pour comble de tristesse, douta de son talent.

—De quel orgueil insensé je me suis nourrie! songea-t-elle. Tous mes rêves d'art et d'amour n'étaient que de vaniteuses chimères.

Elle se plaça devant une glace et s'interpella avec amertume, se raillant elle-même, tournant en dérision jusqu'à son visage, si frais et si brillant jadis, et qui se fanait dans les veilles, les larmes et les premières fatigues de la grossesse.

«Tu n'étais même pas jolie, pauvre Renée,» se disait-elle.

Elle interrogeait les moindres symptômes qui se manifestaient en elle, avec une horreur croissante. Elle épiait son corps, jetait sur sa personne des regards effarés. Oh! posséder le malheur dans sa chair, dans son sang, l'emporter partout avec soi, quelle épouvante et quel mystère! Elle songeait encore à se tuer. Pourtant un des arguments de Lionel avait ébranlé sa résolution. Peut-être serait-elle plus sûre d'épargner à ses parents la honte et la douleur à force d'énergie et d'adresse que par une mort volontaire dont les moindres détails seraient publiés, commentés.

Un soir, comme son père et sa mère étaient déjà couchés, elle traversa l'antichambre et vit à terre une lettre que la concierge, montée trop tard et n'osant pas sonner, avait glissée sous la porte. Renée la ramassa en tremblant. Elle était de Lionel. Heureusement Mme Sorel ne l'avait pas vue. La jeune fille courut à sa chambre, s'enferma. Que lui disait-il? Peut-être allait-elle trouver quelques mots d'espoir, de sympathie, de véritable amour... Elle brisa l'enveloppe. C'étaient quatre longues pages, en style déclamatoire, où s'enchaînaient toutes les raisons que, depuis la sagesse antique, on a fait valoir contre le suicide. Une sorte d'exercice de rhétorique, dans lequel s'étalait la verbosité un peu commune qui formait tout le génie du jeune Duplessier. Renée n'essaya pas de juger si c'était bien ou mal écrit. Elle ne vit que l'acte inqualifiable dans sa dureté prétentieuse. Pour la première fois, elle commença de pressentir quelle froideur de glace se cachait sous les dehors expansifs et caressants de Lionel. Ses baisers ne semblaient si doux, ses discours ne prenaient leur enchanteresse douceur, que parce qu'il en jouissait lui-même, ce véritable artiste en voluptés. Elle ne versa pas même une larme, se coucha, éteignit sa bougie. Mais pendant de longues heures, ses yeux restèrent ouverts, fixés sur la nuit, et elle s'abandonna, comme le nageur épuisé qui se laisse emporter par le flot, au paroxysme de la douleur humaine.

Le lendemain, la concierge s'excusa auprès de Mme Sorel, de n'avoir pas remis la lettre directement.