—Quelle lettre?
—Je crois qu'elle était pour Mlle Renée.
La mère monta en toute hâte.
—Renée, tu me trompes, mon enfant, je ne t'en aurais jamais crue capable. De qui était la lettre que tu as reçue hier au soir?
—Maman, ce n'est pas ma faute, je n'ai pas encore eu le temps de lui défendre de m'écrire.
—C'est inutile. Je te ferai la honte d'enjoindre à la concierge de me remettre toutes tes lettres et je renverrai sans les ouvrir celles qui porteront son écriture.
—Ne fais pas cela, mère! Je te jure que tu n'en verras plus une seule.
Le jour même, affreusement humiliée de son subterfuge, mais ayant, pour correspondre avec Lionel, les terribles raisons que sa mère ne connaissait point, Renée envoya au jeune homme un certain nombre d'enveloppes, toutes préparées, à sa propre adresse, au moyen desquelles il pouvait lui écrire sans danger.
Il n'abusa pas de cette facilité. Pour le moment, correspondre avec Renée ou la voir ne lui offrait rien de bien gai ni de bien attrayant.
«Laissons, pensait-il, son chagrin s'user un peu. Il aura un terme tout naturel. Elle trouvera dans la nécessité absolue de cacher son aventure les moyens de se tirer d'affaire. Elle va tout avouer à sa mère, probablement. Les deux femmes s'arrangeront sans mettre le vieux dans la confidence, car je crois qu'il n'est pas commode. Si je puis être utile, je le serai. Mais j'aime mieux ne pas trop m'avancer. Primo, on en abuserait pour me tomber dessus et m'assommer de discours et de pleurs. Secundo, j'aurais l'air de me croire responsable de l'embarras où elles vont se trouver, et, ma foi, si je le suis, du moins je ne le suis pas tout seul. Cette gentille petite extravagante de Renée savait bien ce qu'elle faisait. Ne lui montrons pas trop aujourd'hui combien je tiens à elle; elle me conduirait à quelque bêtise. J'ai déjà été bien près de me laisser prendre à mon propre piège. Pourquoi l'épouser? C'est une maîtresse idéale. Son enfant l'attachera à moi pour toujours. Et elle apporte dans cette situation irrégulière toutes les pudeurs, toutes les délicatesses, tous les scrupules de conscience qu'une autre met à peine dans l'exercice de la vertu. Il faudrait que je fusse fou pour m'empêtrer d'un ménage, moi qui n'ai pas même assez d'argent pour payer mes fiacres et inviter mes amis au restaurant. Restons garçon, ménageons l'avenir, et jouissons du bonheur de posséder sans sacrifice et sans ennui la plus ravissante compagne. A quoi ai-je donc pensé au bal des d'Altenheim? Heureusement le voyage et les raisonnements de mon père m'ont bientôt dégrisé.»