A ce moment Lionel bondit comme un tigre qui vient de voir passer une gazelle dans la clairière d'un bois, et il abattit, non point sa griffe, mais une main énergique sur l'épaule du petit monsieur Bécherelle, le chef des huissiers, qui arrivait tout affolé.
—Ayez pitié de moi, monsieur Duplessier, dit le pauvre vieux, je perds absolument la tête. Ces messieurs les députés ne sont pas raisonnables. Ils me font des scènes parce que je ne peux pas caser tout leur monde. Dieu les bénisse! qu'ils aillent donc parler sur la place de la Concorde. Leurs amis sauront où se mettre.
—Bécherelle, fit Duplessier, je ne vous ai encore rien demandé, moi; vous allez me trouver un petit coin pour mademoiselle. Voyons, Bécherelle, soyez gentil.
Il fit tant, que le vieux Bécherelle, tout grommelant, se dirigea vers une petite porte fermée à clef qu'il ouvrit, et dévoila un escalier tournant étroit et raide comme une échelle. C'était un accès interdit au public et qui menait à la galerie au-dessus des tribunes. Comme Renée allait s'y engager, trois ou quatre messieurs, témoins des pourparlers, s'élancèrent pour passer devant, en écartant Bécherelle. Mais Lionel, furieux, les repoussa presque à coups de poing. La jeune fille était enfin assise, au premier rang de la galerie, entre des dames qui se serrèrent avec complaisance. Elle avait obtenu la toute dernière petite place qui fût encore libre dans l'enceinte.
Armée de sa lorgnette de spectacle, elle pouvait examiner à loisir les députés, dont elle voyait très bien les visages, étant à l'angle de gauche de la salle et par conséquent presque en face d'eux. Ils paraissaient déjà au grand complet. Elle n'aperçut pas Lionel dans l'hémicycle. Avec sa connaissance des habitudes parlementaires, le jeune homme venait de retourner tranquillement à son ministère expédier un travail pressé. Il savait avoir du temps devant lui avant le discours de Gambetta. En effet, ce discours commença tellement tard que Renée crut que la fatigue de la longue attente et de la longue séance serait subie par elle en pure perte.
Elle eut le loisir d'examiner toutes les têtes, chauves ou chevelues, brunes, blondes ou blanches, barbues ou glabres, qui émergeaient des fauteuils, et toutes les toilettes s'étalant aux tribunes, avant que l'huissier criât: «M. le Président, messieurs!» et que M. Brisson parût, dominant l'assemblée de toute la hauteur de son siége élevé, de sa taille imposante et son imperturbable gravité.
Quelques minutes après lui, le Président du Conseil, ministre des Affaires étrangères, vint s'asseoir à son banc, au pied de la tribune, entre ses collègues, dont pas un seul ne manquait.
Alors commença le brouhaha des discours, des interruptions coupées par la sonnette, des: «Silence, messieurs!» que lançait l'huissier d'une voix retentissante. Renée écoutait tout cela d'une oreille distraite. Elle rentrait en elle-même. Elle se rappelait.
Il n'était pas bien loin le jour où pour la dernière fois, toute curieuse des grandes questions, des grandes personnalités, des débats brûlants, elle était venue s'asseoir dans cette même enceinte. Deux mois à peine! Et ce jour-là avait décidé de sa vie. Insouciante et pure encore, elle s'intéressait alors à tout, s'amusait de tout, s'efforçait de comprendre. Et comme son cœur avait battu quand Lionel était entré, s'était appuyé là, à cette place qu'elle retrouvait, sur le banc des ministres, pour dire quelques mots à Gambetta.
Hélas! deux mois avait suffi pour qu'elle connût les plus enivrantes délices et la plus effroyable angoisse. L'angoisse restait seule et bien complète; car la froideur récente de Lionel, qu'elle ne savait pas calculée, voulue, lui persuadait qu'il se lassait d'elle, la voyant malheureuse, et qu'elle était en train de perdre son amour, acheté d'un tel prix.