Dans le bruit et l'animation de cette grande assemblée, elle perdait un peu le sentiment de désolation, d'isolement, et d'irrémédiable honte qui maintenant lui torturait l'âme à toute minute. Une espèce de vague espoir, d'incrédulité à l'égard de son horrible destinée, l'apaisait quelque peu. Une mélancolie sans bornes, mais très douce, endormait son atroce souffrance. Elle contemplait cette scène si extraordinaire; tous ces hommes en bas, secoués par l'ambition et le besoin d'agir; toutes ces femmes au-dessus, apportant là leurs coquetteries et leurs intrigues; le sort de ce grand lutteur, dont elle voyait parfois osciller de dédain les larges épaules, prêt à se décider tout à l'heure; et parmi tout cela, l'avenir de la France, qui se faisait comme au hasard: trame mystérieuse dont ces pygmées croyaient diriger les fils, tandis qu'ils se trouvaient lancés eux-mêmes dans leur réseau comme d'aveugles navettes. Sous quel jour singulier, à travers le prisme de sa cruelle expérience, Renée voyait maintenant toutes ces choses! Combien le monde avait changé depuis qu'elle y avait porté ses regards!
La séance durait toujours, et Gambetta ne bougeait pas de sa place, écoutant avec le plus grand calme tous les orateurs qui se succédaient à la tribune, et ne les interrompant que très rarement. On finit par les huer, par se moquer d'eux, car les députés plus encore que le public commençaient à se lasser. Le parti de chacun était pris. Toutes les paroles prononcées ce jour-là ne devaient pas y changer grand'chose. Mais on se réjouissait d'entendre celles de Gambetta, comme un superbe morceau oratoire. On ne doutait pas qu'il se surpasserait. Puis ses ennemis avaient hâte de le terrasser, et ne souhaitaient pas reculer leur victoire jusqu'à un autre jour. Dans des circonstances aussi défavorables, Monsieur F... C... eut le triste courage de braver pendant deux heures la lassitude et l'impatience de la Chambre. Il finit par parler devant des sièges vides, chacun étant aller reprendre des forces à la buvette. Enfin M. Brisson agita sa sonnette d'une manière significative: «La parole est à M. le Président du Conseil.»
Gambetta se leva..
«Mais, pensa Renée, ils sont tous partis.»
Son inquiétude ne dura guère. Le bruit se répandit que, enfin, il montait à la tribune. Il n'en avait pas gravi les degrés que tous étaient à leur place. Ce fut une invasion. Il ne resta plus un fauteuil libre. Une foule de messieurs, sénateurs, hauts fonctionnaires ou autres, suivirent les députés; quelques-uns occupèrent les places restées vacantes ou s'assirent sur les marches du bureau. Le plus grand nombre se tint debout dans l'hémicycle. Parmi ces derniers, au premier rang, à droite et tout près de la tribune, Renée remarqua immédiatement Lionel. Il se tenait les bras croisés, la tête rejetée en arrière, et elle observa combien son teint était pâle et mat à côté des visages, pourtant vieux et décolorés pour la plupart, qui l'entouraient. Avec son type rappelant le type juif, sa fine barbe en pointe, ses grands yeux doux, il avait l'air d'un Christ brun.
«Le voilà, se dit-elle, le voilà celui qui me fait tant de mal. Hélas! je souffre surtout de l'aimer et de n'être pas pour lui ce qu'il est pour moi. Oh! s'il était à ma place et moi à la sienne, comme d'un mot je guérirais avec joie sa blessure! Comme je le prendrai à moi pour toujours, dussé-je tout perdre excepté lui. A quoi pense-t-il? Peut-être qu'il regrette de m'avoir jamais aimée, tandis que moi, dont il a pris la vie, je ne trouve pas de force, même à présent, pour me repentir de rien.»
Soudain Lionel se retourna, dit quelque chose à un jeune homme placé un peu derrière lui, puis prit amicalement le bras de ce jeune homme et l'attira à son côté. Renée devina Fabrice de Ligneul. Il était en contraste parfait d'apparence avec Lionel. Plus mince et plus élégant de taille, mais moins beau de visage; blond avec une fine moustache estompée sur des joues gracieuses et doucement colorées, des joues de femme; de grands yeux noisette, de longs cils recourbés, de fins sourcils; un ensemble charmant sans être d'un dessin aussi mâle et aussi régulier que celui de son ami; quelque chose de délicat et de pensif; et avec cela une tenue assez martiale, comme d'un officier en civil. Il avait des mains superbes que Renée remarqua parce que souvent il affilait le bout de sa moustache. Sa distinction était telle que Lionel à côté semblait presque commun de taille et de tournure. Il est vrai que—suivant l'avis de ce dernier—un vrai républicain ne doit pas être élégant. Le jeune Duplessier se piquait d'acheter ses vêtements tout faits et affichait dans ses façons un grand laisser-aller. Renée le déplorait en vain.
Ces différentes observations empêchèrent la jeune fille d'écouter très attentivement les premières phrases de Gambetta. Au silence profond qui soudain s'était fait dès qu'il avait pris la parole, avaient succédé les rumeurs et les interruptions. C'était là le coup de fouet nécessaire pour éveiller la verve du tribun. Bientôt sa voix s'éleva, s'éclaircit; les périodes superbes, amples, d'une clarté limpide et d'une foudroyante énergie, tombèrent l'une après l'autre de ses lèvres. Il s'anima, secoua ses cheveux comme une crinière, se croisa les bras, arpenta la tribune, avec ce pas à la fois pesant et élastique des fauves qui lui donnait l'air d'un lion en cage. Cette comparaison, devenue banale, s'imposait à l'esprit dès qu'on l'entendait. Et surtout ce jour-là, en face de cette Chambre hostile, de ce pays qui le calomniait, en face de ce vote suspendu sur sa tête et prêt à briser entre ses mains le pouvoir qu'il avait à peine eu le temps de saisir, ce jour-là, il poussa des rugissements sublimes.
On put voir comme il aimait la France. Oui, c'est pour elle qu'il parla bien plus que pour lui. Il tremblait qu'on ne s'obstinât à accorder au Congrès plein pouvoir pour toucher à la Constitution.
—«Il serait subversif, s'écria-t-il, dans un pays qui s'est donné, il y a six ans à peine, les institutions qui abritent sa fortune, assurent sa paix et le développement de toutes ses richesses, il serait subversif de tout remettre en question!»