Il dit à tous les républicains cette parole profonde:
—«Nous nous sommes débarrassés de nos adversaires, il reste à nous gouverner nous-mêmes.»
Il repoussa magnifiquement l'accusation de dictature:
—«Vous êtes les maîtres, s'écria-t-il, vous pouvez, à l'aide d'un simple carton bleu, mettre hors de concours toutes ces puériles et factieuses pensées.»
Il essaya d'expliquer son plan de gouvernement. Il annonça que ses collègues étaient tout prêts à montrer à la Chambre les projets de loi qui permettraient de juger dans leur ensemble l'œuvre et le but de son Cabinet. Il défendit le scrutin de liste, mais il montra qu'il n'en avait pas fait la condition sans laquelle il refuserait ses services au pays lorsqu'il s'était vu appelé au ministère. Enfin, dans une admirable péroraison qui enleva ses auditeurs et fit éclater jusque dans les tribunes, malgré tous les règlements, des applaudissements frénétiques, il rappela son passé, il invoqua la conscience publique comme le témoin de sa loyauté et de son amour pour la France.
Après deux heures de cette lutte terrible, il descendit de la tribune, dans une émotion profonde, brisé, se sentant vaincu quand même par une monstrueuse coalition, malgré la victoire momentanée de son éloquence. Un silence où vibrait l'âme de cette assemblée si puissamment remuée par lui, suivit les applaudissements. Mais au moment où il tombait, écrasé, à sa place, et posait le front sur sa main, une salve enthousiaste, et plusieurs fois reprise, assura ce vrai patriote que du moins le cri de son cœur ne retentissait pas sans écho au cœur même de la France.
Renée trouvait presque doux d'avoir dans les yeux des larmes qui ne coulaient pas sur son propre malheur.
«Quoi! pensait-elle, je me suis tant affligée sur moi! Que sont les maux qui me frappent à côté de la chute terrible de cet homme qui voit se briser entre ses mains son espoir de relever son pays? Quelle importance a ma destinée auprès de celle de la France, qui se joue peut-être en ce moment? Eh! que je sois déshonorée ou que je meure, je songerai combien je suis peu, je me rappellerai cette grande scène, et je tâcherai de me consoler en m'oubliant.»
Cette noble exaltation qui soulevait l'âme artiste, l'âme généreuse de Renée, comme une brise qui passe soulève un passereau sur le flot mouvant des airs, lui causa un soulagement infini. Elle s'y livrait tout entière, lorsqu'une main lui toucha l'épaule. C'était Lionel, qui l'appela hors de la galerie.
—Tu ne vas pas attendre la fin de la séance? lui demanda-t-il. Sais-tu qu'il est plus de sept heures.