FIDÈLE à sa tactique, Lionel évita autant que possible de voir Renée, jusqu'à ce qu'elle eût pris d'elle-même quelque décision.

Il se plaignit beaucoup de ses embarras d'argent, lui avoua qu'il avait des dettes. Ne devait-il pas éviter soigneusement toute dépense inutile et ménager ses ressources en vue de l'enfant qui allait naître? C'est ainsi qu'il éluda les prières de la jeune fille; car elle le suppliait de louer quelque pied-à-terre où ils pourraient se rencontrer de temps en temps. Elle avait besoin de le voir, elle ne pouvait plus se passer de lui. Ce n'était qu'en sa présence et sous ses caresses qu'elle pouvait trouver quelque courage, voir le beau côté tendre de sa lamentable situation, s'étourdir dans la griserie de cette passion dont elle voulait au moins sentir la flamme, puisque dans son brasier elle avait jeté sa vie.

Il fut inflexible, et, en apparence, indifférent.

—Nous nous verrons tout à notre aise, lui disait-il, quand tu seras partie de chez toi. Tu feras bien de ne pas tarder. Je trouve que ta taille change visiblement.

Par suite de cette barbarie de Lionel, il arriva que Renée souffrit doublement, et de son embarras cruel, et du refroidissement de cet amour, capable encore, à cette époque, de la consoler de tout. La jalousie aiguisa ses tortures. Pendant une de leurs rares entrevues, son amant lui raconta—exprimant le grand plaisir qu'il en ressentait—l'arrivée et le séjour momentané à Paris d'un de ses amis des Pyrénées-Maritimes, accompagné de sa jeune femme, une brune piquante, dont il lui montra la photographie. Il n'y mettait pas de méchante intention, mais il oubliait tout à fait qu'un soir, longtemps auparavant, voulant prouver la fragilité des femmes, il avait raconté, sans la nommer, à quelques intimes du salon Anderson, comment celle-ci, un beau jour, lui était tombée dans les bras lorsqu'il était encore adolescent. Renée, qui déjà ne s'intéressait que trop à lui, avait entendu par hasard la confidence, faite du reste à haute et intelligible voix. Elle en avait gardé les moindres détails dans sa mémoire, et maintenant, des rapprochements s'imposaient à elle qui ne lui laissaient plus de doute. Pour la taquiner et ne songeant pas lui causer autant de peine, le jeune homme lui fit admirer le portrait: «N'est-ce pas qu'elle est jolie, Isabelle?» Et il portait le carton à ses lèvres en riant.

Renée savait d'ailleurs qu'il s'amusait beaucoup. Elle entendait parler de ses parties de jeunes gens par des camarades à lui qu'elle rencontrait chez des amis communs. Elle ignora cependant un détail. Gambetta, ne voulant pas voir ceux qui l'avaient servi souffrir de sa chute, et surtout son cher Duplessier, qu'il aimait comme un jeune frère, lui avait offert de l'attacher de nouveau à sa personne, au même titre que jadis, celui de secrétaire. Lionel avait refusé. N'était-ce pas en effet prudent d'attendre que le courant d'impopularité sous lequel Gambetta avait sombré, eût un reflux, avant d'attacher plus complètement sa fortune à celle du tribun? Attaché, Lionel l'était déjà aussi complètement que possible, car ses parents et lui-même devaient tout, absolument, à l'ancien président de la Chambre. Raison de plus pour dénouer tout doucement ces liens qui, un jour ou l'autre, pourraient devenir compromettants. Durant toute l'année 1882, Lionel se maintint dans une espèce de neutralité, épiant de quel côté le vent tournerait. Il défendit encore chaleureusement Gambetta à la conférence Molé, mais il appuyait souvent, et très haut maintenant, sur certains points au sujet desquels il s'éloignait de sa politique, tels que la séparation de l'Église et de l'État. Lui et son maître la souhaitaient également; mais tandis que celui-ci eût voulu attendre un moment plus propice, Lionel se montrait d'avis qu'on la votât le plus tôt possible.

Ses anciens ennemis acceptaient ses avances avec joie à cause de l'espèce de légende qui se répétait, grossissant toujours, sur son extraordinaire talent. Mais quoi qu'il fît jamais, il resta toujours, aux yeux de tous, l'enfant chéri de Gambetta. C'était plus qu'un lien d'opinion, c'était un lien de cœur et de reconnaissance qui existait entre lui et cette Providence vivante de sa famille, de sa jeunesse. On le vit d'autant mieux, ce lien, lorsqu'il le brisa plus tard, aussitôt que celui dont il fut tant aimé eut fermé les yeux. Ceux même qui devaient profiter de sa défection en éprouvèrent le dégoût.

Si on l'eût prédite à Renée, cette défection, au commencement de 1882, elle eût repoussé avec horreur l'affreux pronostic. Et cependant, jour après jour, ses yeux s'ouvraient. Les indélicatesses de détail, les petites lâchetés, les mouvements d'égoïsme, les exclamations impatientes d'une ambition vulgaire et d'un impérieux besoin de jouissance, s'accumulaient devant sa pensée, toujours tournée vers Lionel, quoi qu'elle fît pour ne pas les voir ou pour les expliquer. Lorsqu'une femme aussi fine et sensible qu'elle, en arrive à plaider à toute minute la cause de l'homme qu'elle aime devant sa propre conscience qui désire croire en lui et qui ne le peut plus, elle endure la plus cruelle souffrance qu'elle puisse connaître, et cette souffrance amère, humiliante, engendre à coup sûr un germe mortel pour sa passion. Oui, Lionel déjà n'était plus pour Renée l'être chevaleresque et généreux, qui vivait les yeux fixés sur un grand but et le cœur rempli d'un grand amour. Le but du jeune homme!... il ne le dissimulait même plus devant elle: c'était la fortune, l'argent. Quant à son amour... hélas! était-ce plus qu'un passager caprice? Et, même s'il durait, qu'est-ce donc, grand Dieu! qu'un amour qui ne craint ni la douleur, ni l'abaissement moral pour la femme adorée?

Avant de se séparer de ses parents, Renée tenta une démarche suprême auprès de Lionel. Ce qu'elle n'eût jamais fait pour elle-même, elle le fit pour eux et pour son enfant. Abaissant sa fierté jusqu'à prier celui à qui elle avait rêvé de donner, de donner encore et de donner toujours, sans recevoir rien que sa secrète tendresse, elle lui demanda de revenir sur sa dernière décision et de l'épouser. Elle lui écrivit une longue lettre, où—le connaissant déjà trop bien—elle fit valoir surtout les raisons qui tendaient à son propre intérêt, à lui-même, Lionel. Elles ne manquaient certes pas. Si l'infatuation où ce jeune homme était de sa personne ne l'avait pas complètement aveuglé, il aurait vu quels atouts puissants, au jeu mystérieux de la destinée, il mettrait dans sa main en épousant Renée.