—«Crois-moi,» écrivit-elle avec autant de délicatesse que possible, «crois-moi, l'argent n'est pas ici-bas le seul levier tout puissant. Songe un peu quelle force, pour parvenir aux sommets de l'action et de la pensée, deviendrait l'union loyale, absolue, de deux êtres doués comme nous le sommes et s'entendant d'une façon si parfaite. Quelle source de bonheur intime et vivifiant! Quelle alliance contre tous les obstacles! Quel talisman pour traverser la vie joyeusement et victorieusement! L'or que je ne t'apporterai point en dot, je voudrai le conquérir avec mes pinceaux. Et sans doute y arriverai-je, tant je sens en moi d'énergie, de volonté, d'ambition et d'inspiration, tant je serai poussée en avant par le désir de couronner de toutes les joies et de tous les succès ton sacrifice momentané. Et ne dis pas, mon Lionel, qu'il en peut être de même dans une situation irrégulière. Hélas! cette voie d'ignominie et de mensonge où je m'engage toujours plus avant, ce qu'elle a de terrible, c'est que je n'y retrouve plus ma propre personnalité. Si tu ne m'en retires, tu n'y suivras bientôt plus que l'ombre de ta Renée. Sans doute, tu traiteras ceci de faiblesse et de nervosité. Mais je ne suis qu'une femme; j'ai peut-être en moi assez de ressort pour réagir contre le malheur, je n'en ai pas pour résister au sentiment de la honte et de la déchéance. O Lionel! je ne suis déjà plus la même que tu as tant aimée; je suis vieillie, je deviens sceptique, soupçonneuse et amère... L'enthousiasme sacré, qui me faisait planer si haut, m'abandonne. Je ne sais même plus peindre. Moi, qui brossais si facilement mes toiles, je m'épouvante de ma maladresse; voilà quelques semaines que je n'ai rien fait de bon. Mon tableau des Boulevards au 1er janvier, ne sera pas prêt pour le Salon. Je n'enverrai que le portrait de Gisèle. Je ne me reconnais plus. Et toi, me reconnaîtras-tu encore? Le bonheur que tu m'as demandé, tu t'étonneras bientôt de ne plus le trouver auprès de moi. C'est là mon plus dur chagrin. Lionel, réfléchis encore. Ne pense pas à moi, pense à toi-même, pense à ton enfant, pense à ton avenir. Si tu m'appelles à toi pour toujours sans regret, je serai la plus heureuse des femmes, la plus vaillante des artistes, la plus fière et la plus joyeuse des mères. Mais pour peu que tu hésites, repousse franchement cette prière, la dernière que je t'adresserai à ce sujet. Je te jure de m'incliner, résignée, devant ta décision, sans en discuter, sans même en chercher les motifs, et d'être pour toi, dans la mesure où tu me laisseras l'être, une compagne aimante et fidèle.»
Il lui répondit:
«Ma chère Renée adorée,
«Certaines paroles de ta lettre m'ont brisé le cœur de chagrin. Tu parles d'abaissement et de mensonge, tu dis que tu ne te retrouves plus toi-même, que peut-être je ne te reconnaîtrai bientôt plus... Moi qui possède jusqu'à la moindre de tes pensées, moi qui ai connu avec toi une si étroite communion d'amour! Mais qu'as-tu donc jamais pu croire? Que tu aurais pour toi-même ou que j'aurais pour toi un moindre degré d'estime parce que tu consens à me sacrifier tout, famille, nom, relations, position, ne conservant que ton immense empire sur mon cœur et sur mon bonheur, et le doux partage de notre futur petit trésor chéri! Tu me parais plus grande, plus sacrée, plus admirable que toutes les femmes légitimes de la terre, et je t'aime au delà de toute expression parce que je suis sûr, moi, que c'est l'amour qui t'unit à moi, et qu'il a fait plier dans ton cœur toute pensée étrangère. Mais si tu me laissais entrevoir que je n'aurais un jour que ton corps et la mère de notre enfant, que l'amante disparaîtra, que tu te résigneras mais que tu ne voudras pas, il n'y aurait plus pour moi un instant de repos d'esprit et je me sentirais torturé par ta contrainte et ton esclavage dissimulé. Si tu savais, quand tu me dis que tu agis librement, que tu me veux quand même, comme je vois l'avenir clair, parce que nous marcherons confiants l'un dans l'autre. Est-ce un vain espoir? Non, ne me dis pas que tu souffres de me rendre heureux et que tu éprouves «un sentiment de honte et de déchéance.» Tu es mille fois meilleure que moi; comment par aucune décision pourrai-je t'empêcher de devenir pour moi tout ce qu'il y a de bon et de doux, puisque c'est ce que je te demande à mains jointes. J'ai besoin de toi, de toi tout entière, sans excepter les petits coins où tu te renfermais—je le voyais bien et j'en souffrais assez—ces jours-ci. Que parles-tu d'humiliation, ma chérie? toi que j'aime et que j'estime comme l'amour le plus complet peut seul estimer. Je t'en supplie, chasse tous ces fantômes que tu te forges à toi-même et auxquels tu portes des coups qui me frappent au cœur. N'en laisse rien au fond de toi.
«Viens, viens me rejoindre un de ces jours, et je te montrerai le petit nid que j'ai choisi assez loin d'ici pour que tu puisses t'y réfugier en sûreté aussitôt que cela deviendra nécessaire. Oh! que je me réjouis de t'y emporter et de t'y cacher pour t'avoir toute à moi. Mais, je t'en supplie, ne m'apporte pas ta chère tête si tu peux y conserver un secret sentiment d'amertume, ni tes douces lèvres que j'adore embrasser si elle doivent laisser échapper de tristes paroles, ni tes beaux yeux s'il faut que j'y lise un douloureux reproche. Les miens se remplissent de larmes lorsque je parcours de nouveau ta lettre déchirante. Tu n'avais pas raison de l'écrire, n'est-ce pas?
«Je t'embrasse comme je t'aime et je t'aime comme un fou.
«Lionel.»
Par un après-midi splendide du commencement de mars, une de ces journées claires, tièdes, lumineuses, qui succèdent parfois sans transition aux brumes et aux gelées de l'hiver, Lionel, ayant donné rendez-vous à Renée, la conduisit à la campagne, pour lui montrer «ce petit nid» dont il lui parlait dans sa lettre.