Elle élevait la voix. Renée s'élança, la prit dans ses bras, lui murmura haletante:

—Il va t'entendre... Au nom du ciel, ne le lui apprends pas ainsi!

—Jamais, reprit Mme Sorel,—parlant plus bas, l'accent brisé—jamais je ne lui ai dit un mot qui ne fût vrai, à ton pauvre père. Et je commencerais à jouer la comédie devant lui, à mon âge! Non, ma fille, je ne le pourrais pas. Nous en mourrons tous, oui, nous mourrons tous par ta misérable faute... Eh bien, après tout, ce sera pour le mieux.

Elle se rassit, prit sa tête entre ses deux mains.

—Oh! pourquoi n'est-ce pas fait tout de suite?... Pourquoi n'en suis-je pas déjà morte? gémit-elle.

Renée n'avait plus de larmes; elle ne sanglotait plus. Elle s'était remise à genoux près du lit, appuyant sa tête contre la couverture et regardant sa mère avec une pitié sans bornes et une horreur d'elle-même et de son amour que nulles paroles ne sauraient exprimer.

En pensant que peu de jours auparavant, elle avait proclamé à la face du ciel bleu et de la nature renaissante qu'elle ne regrettait rien, qu'elle touchait au faîte du bonheur, en se rappelant le souvenir tout récent de ses ivresses physiques et morales, elle se maudissait; le dégoût de sa propre chair, de son propre cœur, la saisissait avec une amertume intolérable. C'eût été pour elle un soulagement délicieux de livrer ses membres aux bourreaux; elle eût vu avec joie couler son sang sous des tenailles, si l'épouvantable douleur de sa mère en eût été tout à coup suspendue.

Hélas! de quelle inutilité n'étaient pas ses remords! Irréparable! irréparable!... Ce mot sonnait à ses oreilles, tout plein du sens fatal et profond qu'il comporte. Syllabes funèbres comme un glas pour nous autres pauvres humains, puisque notre désir est si fort, notre action si prompte, le fruit que nous cueillons si fragile, et notre regret, éternel!

Comme Mme Sorel ne parlait plus, le front toujours appuyé sur ses mains, Renée se glissa vers elle, et lui dit, avec une intonation intraduisible, ce simple mot:

—Maman!...