C'était à la fin d'un lumineux après-midi, où déjà flottaient dans l'air les chaudes caresses de l'été. La jeune fille et ses parents venaient de passer ensemble deux ou trois heures dans l'atelier. Tandis que Renée peignait,—d'une main qu'elle sentait lourde et mal disposée, comme presque toujours maintenant,—Mme Sorel faisait la lecture à l'aveugle, installé dans l'embrasure de la fenêtre, parmi les fleurs grimpantes du balcon. A cette hauteur, les bruits du boulevard extérieur ne venaient pas troubler la voix de la lectrice; à peine entendait-on de temps à autre et très affaiblie la corne du tramway de la Villette. Cependant un orgue de barbarie s'installa sur le trottoir d'en face, et Mme Sorel, fatiguée, saisit cette occasion pour s'interrompre. Le vieillard renversa sa tête sur le dossier de son fauteuil, et, avant que le musicien ambulant eût égrené à moitié la série de ses airs, un profond sommeil abaissa ses larges paupières sur ses yeux sans regard.
—Ne fais pas de bruit, fillette, ton père s'est endormi.
C'est de ce moment que Renée profita pour prendre la main de sa mère et pour l'entraîner doucement vers la pièce voisine.
Elle la fit asseoir sur une chaise basse et s'agenouilla à ses pieds sur la descente de lit—une fourrure blanche bordée de dents découpées dans du drap bleu pâle. Sa chambre de jeune fille, toute fraîche et claire, s'emplissait de la pure lumière calme, restée après le soleil qui se retirait peu à peu. L'orgue, dans la rue, continuait à faire monter sa voix tremblante et plaintive; et les quadrilles les plus joyeux, les valses les plus entraînantes, prenaient un accent qui déchirait l'âme, en s'échappant, chevrotants et brisés, du mélancolique instrument.
Mme Sorel saisit les mains de sa fille et la regarda longuement tout au fond de ses yeux bleus—les deux bluets de Lionel—pauvres fleurs qu'emplit aussitôt la rosée brûlante des larmes. Renée, appuyant sa tête sur les genoux de sa mère, sanglota comme si elle allait suffoquer.
Et devant cette douleur, devenue convulsive, secouant le jeune corps prosterné qui s'humiliait et se condamnait lui-même plus encore que l'âme, les pressentiments de Mme Sorel prirent tout à coup une forme distincte et terrible; la vérité se révéla à elle comme dans un éclair. Une question, un seul mot étranglé de la mère, un sanglot plus profondément désespéré de la fille. Il n'en fallut pas davantage pour achever cette confession que Renée voulait amener lentement, avec des précautions infinies, à laquelle elle voulait préparer la malheureuse femme pour ne pas l'en tuer sur le coup.
—Ton père?... murmura Mme Sorel.
Ce fut son premier mot, après un long instant de silence épouvanté.
—Il faut tout lui cacher, maman. Mes précautions sont prises. Tu m'aideras, maman... Non pas pour moi, mais pour lui... Tu m'aideras à lui épargner cette douleur.
—Malheureuse! cria la mère en se levant, il me faudra donc mentir avec toi!... Je serais ta complice, alors, la complice de cette infamie!... Jamais! N'y compte pas.