Elle achetait tout en bloc dans les grands magasins, qui ne faisaient pas de difficulté pour porter ses emplettes à la campagne et qui arrivaient exactement à l'heure dite, alors qu'elle s'était rendue là-bas pour les attendre. Et elle organisait tout à mesure, trouvant quand même un amusement à des occupations nouvelles pour ses mains d'artiste; surprise de cette facilité si féminine avec laquelle elle s'initiait à son rôle improvisé de petite ménagère. Elle apportait une grande coquetterie aux moindres arrangements de leur intérieur. La nécessité d'épargner son capital restreint ne la décidait pas à choisir des choses laides ou vulgaires, et le moindre bibelot introduit par elle dans le nid rustique de Clamart devait avoir quelque air d'originalité qui lui donnât droit de cité sur les étagères ou dans les armoires.

Cependant, selon sa promesse, Lionel fournit les gros meubles, qu'il avait achetés tous ensemble le même jour à l'hôtel Drouot. Il eut la main heureuse. La table de salle à manger, les chaises étaient gracieuses de forme, quoique dépareillées. Le jeune homme s'était bien gardé d'y ajouter un buffet qui, bon marché, eût été un objet horrible; mais, pour une somme relativement peu élevée, il avait obtenu un meuble ancien, assez curieux, qui en tiendrait la place. Un très large lit que Renée se chargea de faire garnir de matelas neufs et draper en coin avec des tentures pareilles aux portières et aux rideaux des fenêtres; un grand tapis qui couvrit tout le parquet de la chambre à coucher, constituaient, assurait Lionel, des occasions merveilleuses; il les avait eus à des prix dérisoires. Mais l'acquisition dont il se félicitait le plus, était celle d'un immense et moëlleux sofa et de deux fauteuils semblables où l'on enfonçait de la façon la plus confortable du monde. Ces trois meubles, construits apparemment pour reposer les membres de quelque géant très difficile, représentaient le chef-d'œuvre du génie de la paresse et du bien-être. Recouverts en satin bronze pâle et garnis de franges et de capitons très riches, ils ne manquaient pas, malgré leur amplitude, d'une certaine élégance. Ils avaient dû certainement coûter fort cher au maniaque sybarite qui les fit faire sur commande, et d'ailleurs ils paraissaient tout neufs encore. Mais leurs dimensions les rendaient peu faciles à placer dans des appartements parisiens; aussi les rares amateurs n'avaient-ils pas poussé l'enchère très haut. Dans la vaste chambre à coucher de Clamart, ce sofa et ces deux fauteuils faisaient fort bon effet; ils enlevaient justement l'air un peu vide; et, avec le grand lit, le tapis et les tentures que Renée prodigua, ils transformèrent l'appartement rustique en un soyeux et délicieux boudoir. Leur ton bronze pâle s'harmonisait avec le bleu tendre qui dominait dans les rideaux.

Cette installation flatta extrêmement la sensualité de Lionel. La première fois que, le dernier clou posé, il s'étendit tout de son long sur le large divan, les deux mains croisées derrière sa tête, il se proclama le plus heureux des hommes.

Et Renée se dit que, peut-être, il ne demanderait, en effet, pas d'autre bonheur à la destinée que de passer là sa vie entière avec elle et d'y élever leur enfant. Eh bien, pourquoi n'en serait-il pas ainsi? La retraite forcée de quelques mois se prolongerait pour elle pendant toute l'existence. Il n'aurait pas besoin de l'épouser puisqu'il ne voulait pas. Elle renoncerait à voir le monde. Ses parents finiraient par lui pardonner. Elle peindrait là-haut dans l'atelier qu'elle comptait installer, apportant son chevalet et ses toiles du cinquième de la rue Darcet. Elle travaillerait tant que la fortune et la gloire arriveraient un jour sans doute et que Lionel n'aurait plus rien à regretter.

Dans son amour pour lui, si profond, si vrai, si ardent, elle commença d'envisager avec un joyeux espoir cet avenir solitaire et humilié, contre lequel elle se serait révoltée jadis de toute la force de son juste orgueil, si on le lui avait présenté comme un sort auquel elle se résignerait seulement.

Cependant le moment approchait où il faudrait tout avouer à sa mère.

Ce qu'elle craignait surtout, dans l'atroce douleur qu'elle allait infliger, c'était la soudaineté, l'inattendu. Depuis l'histoire de la lettre et l'accès de colère—si extraordinaire chez Mme Sorel,—aucune allusion n'avait été faite entre la mère et la fille, et le nom de Lionel n'avait pas été prononcé. Tout semblait oublié, d'un côté du moins; et cette sotte aventure, en apparence si passagère et maintenant si bien enterrée, n'avait pu préparer la pauvre femme au coup terrible qui allait la frapper.

En pensant ainsi, Renée se trompait. Mme Sorel était trop femme, trop mère surtout, pour traiter ce qu'elle avait vu, et, plus encore, ce qu'elle avait deviné, comme un enfantillage sans conséquence. L'eût-elle pu faire, que la physionomie, les manières si changées de sa fille depuis quelques mois, lui eussent donné le pressentiment d'un grand drame intérieur. Elle voyait que Renée souffrait de son amour, et, sans connaître la fatale complication, à laquelle elle ne pouvait pas songer, tant sa confiance était complète, elle s'apercevait qu'un mal profond avait été fait à son enfant. Parfois, avec épouvante, en face des symptômes qui s'aggravaient, elle se demandait si ce mal n'allait pas devenir mortel. Elle n'en parlait jamais, craignant trop d'aviver la blessure en y touchant; mais elle redoublait de tendresse, et elle espérait que son amour maternel, que les préoccupations si attachantes de l'art, que les succès qui sans doute attendaient Renée au prochain Salon, finiraient par distraire la pauvre petite et par triompher de son tourment secret.

L'inquiétude la rongeait donc silencieusement sans que Renée s'en doutât, elle qui croyait si bien renfermer ses propres angoisses. Entre ces deux femmes, dont il ne soupçonnait pas les chagrins, M. Sorel continuait à vivre sa vie monotone et studieuse. Il rêvait, composait, dictait; puis, se heurtant au fatal obstacle de sa cécité, il s'irritait parfois et tombait dans des accès d'amère mélancolie. C'est alors que toutes deux, chassant, chacune de son côté, les tristes idées dont elles étaient poursuivies, trouvaient de bonnes et joyeuses paroles pour consoler l'aveugle. Dans cette petite famille, jusque-là si unie, chacun savait bien que son propre bonheur était le premier souci des autres, et sa propre gaîté le plus sûr remède à leurs ennuis. Aussi de doux éclats de rire partaient-ils encore comme autrefois dans cet appartement du cinquième, que visitait à présent le brillant soleil d'avril à travers les croisées large ouvertes, ce rire musical, une des grâces de Renée, contre lequel l'humeur sombre du père ne tenait jamais bien longtemps.

—Chère maman, viens un peu avec moi dans ma chambre. Je voudrais te parler.