Elle saisit son amant entre ses bras.
—Ah! lui dit-elle, pardonne-moi... J'ai été lâche. L'humiliation et la douleur m'effrayaient. Il y a eu des moments où j'ai douté de toi, où j'ai maudit notre amour. Aujourd'hui je voudrais te bénir, même pour les larmes que j'ai versées à cause de toi. Regarde, que ce jour est beau. Je comprends à présent toutes les voix qui s'élèvent des choses... Mon cœur touche à l'infini... Il s'est ouvert, ce cœur ignorant, et c'est toi qui as fait ce miracle, Lionel! Qu'importe alors s'il a dû saigner pour s'ouvrir! Tiens, vois-tu, je pleure, et pourtant jamais je n'aurais imaginé un bonheur semblable à celui que j'éprouve. Je sens que j'étais née uniquement pour t'aimer, et je t'aime jusqu'à en mourir.
Elle paraissait bien belle dans ce mouvement d'exaltation. Ses grands yeux bleus étincelaient sous leur voile humide, et Lionel mouilla ses lèvres avec délices à leurs larmes en les baisant.
—Ma petite Renée!... mon adorable petite Renée!... disait-il en la serrant contre lui jusqu'à meurtrir sa taille souple.
Il était aussi heureux qu'elle, aussi transporté, mais pour des raisons différentes.
Dans la plus horrible situation où une jeune fille puisse se trouver, elle puisait aux sources d'un tout puissant idéal un enthousiasme dont elle s'enivrait comme d'un haschisch. Lui, il acceptait la déclaration de ce bonheur imaginaire ainsi qu'un encens délicieux pour son orgueil, en même temps qu'un baume fait pour adoucir les faibles scrupules de sa conscience. Il trouvait naturel que Renée sacrifiât de plein gré toute son existence à la joie de le posséder, et s'émerveillât encore sur l'excès de sa félicité. Sa reconnaissance le mettait fort à l'aise.
D'autre part, il recueillait des satisfactions directes, très précieuses pour ce voluptueux et ce délicat. Renée avait une si jolie façon de tourner et de prononcer ses naïves phrases emphatiques! Son mobile visage peignait si vivement toutes les émotions qu'elle exprimait! Elle passait si gracieusement des sublimes idées aux ardentes caresses! Jamais il n'eût imaginé une maîtresse aussi innocemment troublante, aussi chastement capiteuse. Il ne la comprenait au reste pas du tout. Tandis qu'elle croyait lier leurs deux âmes dans la communion des plus nobles sentiments, elle ne le captivait qu'en flattant sans le savoir ses passions basses—passions dominantes—la vanité, la sensualité, l'égoïsme. Mais elle lisait dans ses yeux charmeurs une adoration sincère. A travers cette adoration, elle croyait voir en lui ce qu'elle-même avait en elle. La femme attend tout de l'amour; aussi jamais il ne pourrait la satisfaire si elle ne l'enrichissait, tant que l'illusion dure, des trésors qu'elle puise en elle-même, croyant les tenir de lui seul; dès qu'elle cesse de les lui prodiguer, elle le voit si pauvre, qu'elle ne le reconnaît plus.
L'homme est beaucoup moins exigeant. Très rarement il demande à l'amour autre chose que le plaisir. Lorsque par hasard un peu de vrai bonheur s'y mêle, il en est tout surpris et très sincèrement reconnaissant. La femme n'est jamais reconnaissante envers l'amour ou envers l'amant qu'en raison de ce qu'elle leur donne. Elle réclame trop d'eux pour en jouir autrement que par l'illusion.
Heureusement, chez Renée, l'imagination était puissante, et Lionel était un être facile à poétiser. Très beau, très tendre, il ne s'expliquait jamais. S'il voyait la jeune fille souffrir, il prenait un air infiniment navré, dont il connaissait l'effet immédiat. Aussitôt alors, elle s'accusait de l'avoir affligé, et elle trouvait à sa conduite, quoi qu'il eût fait, de si nobles interprétations, que jamais, s'en fût-il donné la peine, il n'aurait eu l'habileté de les inventer lui-même.
C'est ainsi que furent traversés tous les horribles préparatifs du départ. Renée allait au Bon Marché choisir des rideaux, du linge, et à la Ménagère acheter une petite batterie de cuisine, un service de table, et les mille accessoires qui composent un ménage, si modeste qu'il soit. Elle écrivait d'avance la liste des objets, tâchant de ne rien oublier, depuis le plumeau jusqu'aux salières. D'avance, elle mettait les prix en regard, par à peu près, comptant assez cher pour avoir la surprise d'un bénéfice inattendu sur la somme totale. Et toujours le montant de la facture dépassait ses prévisions. Son petit fonds de réserve, ses économies de la dernière année,—la première où elle eût pu mettre de côté,—s'entamaient fortement. Et cependant elle voulait encore vivre là-dessus pendant ses trois ou quatre mois de retraite, bien trop fière et trop délicate pour demander de l'argent à Lionel, qui, d'ailleurs, à ce qu'il disait, n'en avait guère. L'idée qu'il lui aurait mis de l'or ou un billet de banque dans la main faisait frémir Renée de honte. Aussi elle calculait jusqu'au moindre sou, désespérée quand elle croyait avoir fini avec les achats et qu'un objet auquel elle n'avait pas pensé se présentait soudain à sa mémoire,—comme cette fontaine à filtrer, pour laquelle il lui fallut, déjà arrivée rue Vivienne, reprendre l'omnibus et retourner au boulevard Bonne-Nouvelle.