«Il m'aime cependant, songeait-elle. S'il ne voit ni mes souffrances morales ni mes embarras matériels, ce n'est pas sa faute. Il a été élevé dans des idées si différentes! Je ne lui ai demandé que de l'amour et la permission de le rendre heureux. Ne serais-je pas injuste d'exiger de lui davantage?»
Et elle trouvait moyen de lui sourire; elle se laissait gagner tout entière à la joie, si rare à présent, de le posséder tout à elle, à l'abri des regards curieux et des surprises, dans ce coin de campagne sauvage et ensoleillé, où, en somme, ils étaient chez eux.
Bientôt ils s'amusèrent comme deux enfants des découvertes qu'ils faisaient à travers les allées du jardin. C'était un berceau formé par un seul acacia-boule, très vieux, dont les branches tordues devaient former, quand les feuilles pousseraient, un véritable dôme de verdure; c'étaient des pieds de fraisiers, déjà constellés de fines étoiles blanches. Renée dénicha même sous les feuilles une petite fraise dure et verte comme un pois sec, où tous deux voulurent mordre ensemble avec des éclats de rire qui ne s'arrêtaient plus et qui empêchaient leurs lèvres de se joindre dans le baiser dont elles avaient toujours soif. La fraise disparut dans le conflit, et ce fut un problème de savoir si elle était tombée, ou si l'un des deux l'avait avalée par mégarde, au plus grand préjudice de l'autre.
Ils découvrirent des rosiers par centaines, et cela n'étonna pas Lionel, car la propriétaire lui avait dit que l'habitant, leur prédécesseur, était une sorte de vieil ermite, passionné pour les roses. Renée trouva assez de primevères, de violettes et de jonquilles pour faire un petit bouquet. Mais elle eut un grand mouvement d'indignation quand Lionel cassa pour l'y joindre un rameau de cerisier couvert de boutons, espoir de leur récolte future.
—Sais-tu, dit tout à coup le jeune homme, il faut que je te présente à notre propriétaire. Elle demeure plus bas dans le village, et m'a tout l'air d'une excellente personne. Je lui ai raconté que j'avais une petite femme un peu délicate, ayant besoin de beaucoup de repos et du bon air de la campagne pour mener à bien les difficultés d'une position très intéressante. Elle croit que nous sommes mariés, tu comprends.
—Tu lui as donné ton nom.
—A quoi penses-tu? Je lui ai donné le nom de ma grand'mère maternelle, un nom de grand d'Espagne, rien que cela, ma petite mimi!... Nous nous appelons monsieur et madame d'Alvarez.
—Oh! Lionel, quel ennui! Pourquoi ne m'as-tu pas consultée? Je t'aurais proposé Dupont ou Durand plutôt que ce nom ridicule et pompeux de mélodrame. Si tu savais combien cela me contrarie!
Elle ne put pas faire comprendre à ce républicain tout bouffi de l'orgueil qu'il tirait de son ascendance illégitime et cosmopolite—car il y comptait aussi des membres de la House of Lords—elle ne put lui faire comprendre la délicatesse de sa répugnance à s'affubler de particules et de terminaisons sonores, quand elle se trouvait dans la nécessité, si cruellement humiliante, de choisir un nom qui n'était pas le sien. Tout ce qu'elle put obtenir—puisque aussi bien le mal était déjà fait et la signature apposée à l'acte de location—ce fut d'abandonner l'usage de la préposition, de s'appeler simplement Lionel et Renée Alvarez.
Ce jour-là ils ne firent pas la visite en question à la propriétaire. L'idée seule de jouer son nouveau rôle troublait tellement Renée! Sans même repasser par le village, ils entrèrent dans les bois, et, par une longue promenade, allèrent chercher le train à Meudon. Passionnément enlacés, ils suivirent les allées solitaires, et parfois coupèrent à travers les taillis, foulant sous leurs pas la couche épaisse des feuilles mortes, accumulées par les nombreux hivers. Des gazouillements d'oiseaux, de doux bruits de bêtes effarées, troublaient seuls, avec le murmure de leurs voix attendries, le grand silence de la forêt. Une éblouissante lumière criblait comme une pluie d'or le dur lacis des branches grises où pas un bourgeon ne s'entr'ouvrait. Le ciel, d'un bleu limpide, contrastait par sa splendeur avec l'aspect rigide et nu des hautes cimes dépouillées. Le printemps, en apparence, ne régnait encore que dans l'espace plein de rayons; il fallait deviner, sous l'écorce terne et rugueuse des hêtres et des chênes, l'ardente poussée de la sève et les palpitations de la vie, qui bientôt allaient se révéler par des ruissellements de verdure et par de fraîches floraisons. Mais, sur le sol, de pâles petites violettes sans parfum, des jacinthes aux clochettes foncées, des pâquerettes vulgaires et douces, soulevaient l'âpre manteau rouillé que font à la terre, en pourrissant, les frondaisons des étés disparus. C'était un étrange paysage, où la joie et la mélancolie, le sommeil et la résurrection se mêlaient, où la mort donnait à la vie un baiser suave et cruel. Renée le trouvait en rapport, ce paysage, avec les ivresses et les douleurs de son amour. Les oppositions de la nature, si adorable dans sa tristesse et dans sa grâce, avivaient les sentiments contraires de son cœur. Une émotion, à la fois délicieuse et déchirante, mais où la souffrance ressemblait à un aiguillon de volupté, grandissait en elle; bientôt il lui devint presque impossible d'en supporter l'intensité.