Le jardin était assez grand. La maison, exiguë, très basse, apparaissait au fond, dans cette nudité lamentable qu'offrent tous les objets à la campagne, alors que le premier soleil de l'année en découpe brutalement les détails sans qu'aucune verdure en adoucisse les contours.

Le chèvrefeuille, la clématite, la vigne vierge, devaient grimper là, durant l'été, enveloppant la rustique demeure de leurs voiles légers et coquets. Pour le moment, tout sentait l'abandon. Quand ils ouvrirent la porte vitrée et pénétrèrent dans l'intérieur, une fraîcheur leur tomba sur les épaules, et les fit frissonner. Lionel aida Renée à remettre sa jaquette.

Il y avait d'abord une pièce où l'on entrait de plain-pied, et qui serait la salle à manger en même temps qu'une espèce de petit salon où l'on se tiendrait si l'on voulait. Derrière, une grande chambre à coucher; et en retour, séparés de l'appartement par un corridor, un cabinet de débarras et la cuisine. On grimpait ensuite un raide et étroit escalier, sorte d'échelle de poule, et l'on se trouvait dans un vaste grenier, très clair, qui ferait, dit Lionel, un admirable atelier. Au-dessus, il y avait encore les combles. Des fenêtres du grenier, comme d'un observatoire, on apercevait les passants sur la route, les gens qui sonnaient à la grille. De l'autre côté, s'étendaient les bois, qui bornaient la vue. Hors de la maison, contre le mur du fond, quelques petites constructions s'élevaient; un poulailler, des cages à lapins, un appentis pour ranger les instruments de jardinage.

Le jeune homme expliquait tout, montrait tout, faisait les honneurs de cette bicoque comme si c'eût été un palais.

—Tu sais, disait-il à Renée, en l'entraînant par la taille dans tous les petits recoins de la maisonnette et du jardin, avec le goût que tu as, tu feras de ceci une véritable bonbonnière. Nous y passerons une saison délicieuse. Moi, je me charge du loyer et des gros meubles. Je vais les acheter à l'hôtel Drouot. On a des occasions extraordinaires, mais il faut savoir s'y prendre. Toi, tu fourniras la batterie de cuisine, les bibelots. Cela, c'est l'affaire d'une femme. Il paraît que la vie est tout ce qu'il y a de meilleur marché à Clamart. Je me suis informé auprès de la propriétaire. Tu auras moins de frais encore que tu n'en aurais eu en restant à Paris, et tu jouiras du bon air en plus. Le potager te fournira amplement les fruits et les légumes.

—Comment! dit Renée, que la question d'argent épouvantait intérieurement sans que jamais elle eût osé l'aborder, tu dis que j'aurai moins de frais? Mais je perds mes cours de dessin, mes leçons particulières...

—Qu'est-ce que cela fait? Tu travailleras ici. Tu auras tout ton temps à toi. Tu seras si tranquille! Ta mère connaît tes marchands de tableaux; elle placera facilement tes toiles.

—Ma mère, murmura la jeune fille, ma mère! O mon Dieu! je ne lui ai rien dit... Elle ne sait rien encore.

—Voyons, fit Lionel avec ennui, ne m'attriste pas justement aujourd'hui que nous sommes si heureux, qu'il fait si beau, que nous visitons notre petit chez-nous. Ta mère ne sait rien? Eh bien! tu lui raconteras tout! Si elle est bonne et tendre comme tu me le dis, surtout si elle est raisonnable, elle ne t'en voudra pas, elle fera tout son possible pour te tirer d'affaire.

Renée refoula son angoisse, sa peur horrible de voir sa mère tomber morte peut-être, foudroyée par l'effrayante révélation, ou bien s'élancer auprès du père, et, perdant la tête, tout raconter à celui-ci. Ces craintes, qui torturaient jour et nuit la malheureuse enfant, elle ne pouvait en chercher l'apaisement auprès de Lionel. Lui, sitôt qu'elle en parlait, haussait les épaules, comme si vraiment il n'eût pu croire les gens assez fous pour mourir ou s'affoler au sujet d'un petit accident, tout naturel, tout simple, très aisément réparable. Elle n'insista donc pas, et s'efforça, pour lui faire plaisir, de partager la gaîté qu'il déployait. Il paraissait complètement heureux devant la perspective de tout un été passé dans cette pittoresque retraite avec celle qu'il appelait «sa petite femme adorée.»