La nuit ne répond rien, mais demain ses étoiles
Luiront sur vos tombeaux.»
Renée levait les yeux vers le ciel calme où luisaient des myriades d'étincelles d'or, et cette sérénité de la nuit, cette voix grave, harmonieuse, déjà si chère, ces paroles solennelles, cette grandeur des questions discutées, lui remplissaient le cœur d'une insurmontable émotion.
Pendant une promenade de ce genre, en revenant de chez Mme Anderson—où d'ailleurs ils causaient si longuement ensemble, qu'on séparait en riant leurs sièges pour les placer aux extrémités opposées du salon,—dans une de leurs conversations, de jour en jour plus profondes, plus intimes, Lionel et Renée avaient conclu ce fameux pacte d'amitié auquel la jeune fille faisait allusion en chauffant ses minces bottines devant la cheminée du ministère.
C'était une de ces naïves ruses par lesquelles l'amour naissant et inavoué commence à affirmer ses droits, et qui aident la jeunesse encore candide à se tromper très sincèrement elle-même. Il n'était question de mariage ni pour Renée, trop pauvre, ni pour Lionel, trop ambitieux. Mais on formait une espèce de ligue, de coalition contre la vie si plate, le sort si dur à vaincre, la vérité si difficile à connaître, et surtout la solitude du cœur si lourde à supporter. Une sorte d'affection fraternelle, quelque chose peut-être de plus étroit et de plus fort, où la confiance absolue ferait loi, où Lionel donnerait à Renée l'élément masculin qui manquait à son œuvre d'artiste, où Renée apporterait à Lionel, très seul à Paris, le charme de sa sollicitude et la grâce de ses enthousiasmes. On se verrait aussi souvent que l'on pourrait; chez Mme Anderson, dans le monde, parfois chez M. et Mme Sorel dont le modeste intérieur s'ouvrait au jeune homme; et peut-être aussi dans le mystère de quelques courses à la campagne, car il leur semblait romanesque et très noble de s'élever au-dessus des préjugés vulgaires, de se sentir supérieurs aux flétrissantes tentations.
Oui, Renée avait osé consentir à cela. Et voilà que Lionel s'était comme retiré depuis quelque temps. Il semblait vouloir se dégager de ces liens sollicités, inventés par lui. Il évitait presque son amie, ne venant plus que rarement chez Mme Anderson, ne montant plus aux Batignolles, rue Darcet, chez les Sorel, n'envoyant même pas ces billets promis pour une séance de la Chambre.
Renée sentit au vide affreux creusé tout à coup dans son cœur par cette indifférence—elle ne la supposait pas calculée—l'amour absolu que, sans le savoir, elle avait voué à Lionel. Elle ne s'en effraya pas; elle se dit: «Il n'en saura jamais rien. Je serai pour lui une sœur, une compagne, une mère... Oui, je remplacerai sa mère, malade, absente. Je lui tiendrai lieu de tout ce qu'une femme peut être en dehors du rôle d'épouse. Ne serait-ce pas monstrueusement égoïste à moi de consentir à devenir sa femme, même s'il le souhaitait, s'il me le demandait? J'entraverais sa carrière, je lui imposerais les charges qui m'incombent. Je serais un fardeau pour lui, au lieu d'être le soutien, la consolatrice patiente, infatigable, que je rêve de placer à ses côtés.»
Raisonnant ainsi, et sous le coup de la froideur subite et incompréhensible de Lionel, elle lut un jour au fond d'elle-même—cette fois avec épouvante—une de ces phrases qui se forment spontanément en nous et qui, tout à coup, surgissent comme en lettres de feu lorsque nous descendons dans notre for intérieur; réflexions inconscientes de notre moi le plus caché, étranges manifestations qui, même innocentes, nous surprennent et nous terrifient, comme la révélation de forces mystérieuses, irrésistibles, nous dirigeant fatalement vers un but inconnu et se jouant de notre volonté.
«Dans de telles conditions, s'était dit Renée involontairement, il serait plus généreux à moi d'être sa maîtresse que sa femme.» Voici quel raisonnement vint, après coup, expliquer et presque familiariser la jeune fille avec une si étrange idée:
«Abuser de l'amour qu'il pourrait un jour me montrer pour exiger de lui le mariage, le monde appellerait cela ma vertu, moi je ne pourrais le nommer que mon égoïsme. Que l'ambition de ses parents se trouve ou non justifiée dans l'avenir, j'aurais toujours eu l'air, à leurs yeux, aux siens, aux miens mêmes—puisque je serais forcée de me blâmer aussi,—j'aurais eu l'air d'escompter la haute fortune qui lui semble promise, et d'avoir, avant tout, cherché à m'en assurer ma part.»