Bien que la sincérité de Renée, sa logique et cette conscience intime qu'elle prenait pour la vérité même, l'eussent menée tout droit à cette conclusion, elle ne l'entrevit pas sans frémir et sans se révolter. Un moment, elle se jura de ne plus revoir Lionel. Elle en aurait peut-être encore eu la force, bien que déjà son mal fût profond, si le jeune homme n'avait pas brusquement changé de manière d'être à son égard. Cette disparition soudaine, la souffrance de penser qu'elle n'avait rien été pour lui alors qu'il la préoccupait tellement, lui ôtèrent tout courage. L'initiative qu'elle aurait pu peut-être prendre, elle ne pouvait pas la supporter chez lui... Chez lui... à l'avenir, au bonheur duquel elle était prête à sacrifier soit son honneur, soit son amour.

Elle se trouvait dans ces dispositions lorsqu'elle le rencontra sur le quai d'Orsay, le suivit au premier mot comme une enfant soumise, jusque dans le grand cabinet de travail du ministère, et, d'elle-même, avec une inconcevable imprudence, reparla de cette sorte d'alliance romanesque conclue récemment entre eux.

—Mademoiselle Renée, dit Lionel, gravement, je ne peux pas être votre ami, du moins comme vous l'entendez, comme je l'entendais moi-même, avec cette familiarité si douce qui grandissait toujours entre nous. Je ne le peux pas, je ne le peux plus, parce que...

Il s'arrêta, la regarda jusqu'au fond des yeux, et Renée fut envahie tout à coup par un sentiment terrible et délicieux. Elle savait ce qu'il allait dire.

—Parce que je vous aime... Oh! comme je vous aime! reprit Lionel d'une voix extrêmement basse et lente, en laissant toujours sur elle le poids de son regard, poids d'une écrasante douceur qui inspirait à Renée l'envie folle de s'y soustraire avec celle de le subir encore, et sous lequel son âme se ployait et se fondait d'ivresse.

Elle baissa les yeux, ne répondit pas.

Comme dans tous les moments où nous subissons des sensations violentes, l'impression du lieu, de l'heure, des détails extérieurs, pénétra en elle avec une acuité extraordinaire. Il semble que les émotions profondes de l'âme devraient paralyser en nous les sens, voiler absolument le tableau souvent banal des objets qui nous entourent; pourtant c'est le contraire qui arrive. Nulle image n'est plus nette en notre mémoire que le cadre parfois à peine entrevu des drames de notre vie. Telle pièce de notre maison, telle allée de notre jardin, hantée journellement pendant de longues années, est moins distincte en nous que le paysage brusquement apparu peut-être par la glace d'un train de chemin de fer, mais en face duquel nous avons entendu ou prononcé quelque irrévocable parole. Combien de fois notre pensée le contemple-t-elle à nouveau, ce paysage, dans sa rayonnante splendeur ou dans sa tristesse infinie!

Et Renée, qui venait d'apprendre qu'elle était aimée comme elle aimait, Renée, les yeux fixés sur la flamme pétillante dans la haute cheminée de marbre blanc, sentait l'ombre de cette grise journée d'hiver s'épaissir presque autour d'elle et la toucher. Elle se rendait compte que le grand bureau chargé de papiers et de livres se dressait là, massif, à deux pas d'elle; que les larges panneaux clairs des murs s'étendaient entourés d'arabesques d'or, et qu'à travers les hautes fenêtres se dessinait sur le ciel pâle la grêle silhouette de quelques arbres dépouillés. A cet instant toutes ces choses inertes et froides exercèrent sur son être vibrant comme une attraction singulière et tyrannique. Peut-être les échos muets lui répétaient-ils tout bas l'aveu suprême, et les écoutait-elle pour s'assurer que réellement elle venait de l'entendre prononcer.

Lionel, devant le silence de la jeune fille, reprit la parole:

—Je vous aime ardemment, Renée, mais je n'ose pas vous demander votre amour; car,—j'y ai bien réfléchi,—il me serait impossible pour le moment de rien vous offrir en échange, sinon mon adoration sans bornes. Je me dois tout entier à ma mère, qui compte sur mon avenir, à mon maître Gambetta, à mon pays qui réclame de grands dévoûments et qui en trouve, hélas! si peu. Je ne puis pas me marier, fonder une famille, car il me faudrait pour cela chercher immédiatement quelque position lucrative mais routinière, et m'y enfouir pour le reste de mes jours. Plus tard, quand je verrai clair devant moi, quand j'aurai abordé de front la grande tâche à laquelle je me prépare encore, je pourrai, je l'espère, suivre librement l'impulsion de mon cœur, et alors quelle autre compagne que vous, Renée, souhaiterai-je d'obtenir? Mais il y a longtemps que vous m'aurez oublié, que vous serez mariée vous-même...