—Papa se réveille, fit la jeune fille.
Mme Sorel vit très bien qu'elle pâlissait et sentit son propre cœur défaillir. Que ferait-elle à l'égard de son mari? Elle hésitait encore. Renée la suivit auprès du vieillard, et attendit en tremblant les premières paroles qui seraient prononcées. Elle savait que sa mère, après ces émotions, l'âme oppressée par le poids de la redoutable vérité, pouvait se troubler en se retrouvant face à face avec son mari—ce pauvre infirme si cruellement frappé lui-même par sa cécité et que l'impuissance de venger sa fille jetterait dans d'effrayantes extrémités de rage. Mme Sorel, à sa vue, éclaterait en une explosion de désespoir et lui crierait tout, brusquement. Toutefois, si au premier moment elle demeurait maîtresse d'elle-même, si surtout elle avait la force de prononcer—hélas!—le premier mensonge nécessaire, la situation serait sauvée, au moins dans la mesure du possible, et l'infortuné père ne saurait jamais rien.
Quand elles entrèrent, elles le trouvèrent debout, qui, s'aidant de sa canne, cherchait à gagner l'autre porte, sans heurter le chevalet de sa fille, ni les chaises sur lesquelles des moulages en plâtre et des boîtes à couleurs se trouvaient déposées.
—Attends-moi, mon bon ami, je vais t'aider, dit la mère d'une voix presque naturelle.
—Vous aviez donc fondu toutes les deux? demanda l'aveugle avec un ton de gaîté assez extraordinaire chez lui. Un moment j'ai cru que vous vous étiez envolées, comme deux oiseaux, par la fenêtre ouverte.
—Mais non, dit Mme Sorel, nous étions tout à côté, dans la chambre de Renée. La chaleur et l'orgue de Barbarie t'avaient assoupi. La petite en a profité pour m'emmener chez elle. Elle voulait me montrer quelque chose.
—Quoi donc?
—Une lettre de Gisèle d'Altenheim. Elle est dans leur château de Touraine avec sa mère, tu le sais. Ces dames veulent absolument prendre Renée avec elles lorsqu'elles repasseront par Paris... Un voyage de quelques mois, où notre artiste visiterait les principaux musées de l'Europe. Cela ferait du bien moralement et physiquement à cette enfant, qui travaille trop et que je trouve bien fatiguée. Mais il faut avant tout que tu nous donnes ton avis. Il y a tout le temps... Nous en reparlerons.