LE soir où Renée, dans sa retraite de Clamart, apprit que son portrait de Gisèle avait obtenu une seconde médaille au Salon, la tristesse affreuse dans laquelle elle s'enfonçait en fut presque redoublée.
Ce portrait, largement payé par les d'Altenheim, suffisait seul aux besoins de sa mère durant l'été. C'était une belle peinture, bien vivante, où ressortait la beauté du modèle, fraîche, voyante, d'une hardiesse provocatrice, soulignée par l'originalité audacieuse du costume—une robe blanche et une immense toque de velours noir, genre Henri III, à grand panache de plumes. Admis d'emblée, placé très avantageusement, sur la cymaise, l'engoûment du public l'avait désigné d'avance pour une récompense du jury. La dernière course de Renée à Paris avait été pour le voir. De très bonne heure, un matin de mai, souriant, rosé, étincelant, elle s'était risquée au Palais de l'Industrie, la taille voilée par un mantelet flottant. Depuis, Lionel, très flatté, lui avait rapporté les jugements approbateurs qu'il surprenait à chaque visite au Salon. Maintenant le tableau recevait une médaille.
Et seule dans le petit jardin plein de roses—seule comme toujours—le journal qui contenait la bonne nouvelle glissant à terre de ses genoux, la tête appuyée contre le tronc d'acacia dont la verdure menue et touffue l'abritait, les yeux pleins de larmes, la jeune fille songeait à la fête de famille que l'on eût célébrée en son honneur ce soir-là, si elle n'eût pas été loin de la maison—loin, oh! si loin—quoique tellement près en réalité. Quelques minutes de tramway, un court trajet en chemin de fer, une course en fiacre, et elle verrait d'en bas ce balcon bien connu, et elle monterait ces cinq étages, et elle embrasserait son père et sa mère, avant que le soleil, déjà si bas pourtant, eût eu le temps de se coucher. Et c'était impossible!
Que faisaient-ils à présent? Ils parlaient d'elle, ils se réjouissaient ensemble de son succès... Le vieillard soupirant de la croire éloignée, mais se félicitant du bon temps qu'elle devait avoir; et sa pauvre maman, sûre de n'être pas vue par les deux chers yeux éteints, n'essayant même pas de contenir ses pleurs.
Et Lionel? Le savait-il au moins? Serait-il content? Viendrait-il peut-être l'en féliciter ce soir? Voilà cinq ou six jours qu'elle ne l'avait pas vu!
Tout d'abord, en s'installant à la campagne, elle croyait qu'il y vivrait avec elle, et cette perspective avait un peu adouci l'affreux déchirement de son départ, quand, sous le prétexte d'un voyage, elle avait quitté la maison paternelle, qu'elle était montée dans ce fiacre qui l'emmenait, et s'était dégagée de la dernière étreinte de sa mère mourante de douleur. Ah! l'atroce moment!...
Mme Sorel, dont le pardon avait été complet devant le désespoir de sa fille, refusait cependant de venir la voir, de mettre les pieds dans cette maison dont Lionel avait la clef. Du moins, une fois ces terribles émotions traversées, il y aurait encore, pour la malheureuse enfant, dans cette retraite toute fleurie, où elle était si bien cachée, d'où elle ne sortait jamais, il y aurait d'adorables journées d'amour. Elle partagerait complètement la vie de son Lionel. Il s'assiérait en face d'elle à table; il écrirait dans la fraîche et ombreuse salle à manger, quand elle aurait elle-même débarrassé le couvert—car elle ne prenait qu'une femme de ménage le matin, pour les gros ouvrages et les commissions. Puis il lirait à haute voix dans le jardin, tandis qu'elle coudrait la layette. Il lui lirait des vers, de sa belle voix sonore et douce. Et elle aurait, malgré tout, de délicieux moments, lorsque, dans les longs rayons obliques du soleil couchant, elle ferait au-devant de lui, le soir, à l'heure du train, quelques pas sur la route, à l'abri du grand chapeau de paille et de la claire ombrelle, qu'il apercevrait de très loin.
Elle avait dû renoncer à ce rêve. Et voici l'excuse que Lionel lui avait donnée:
—Tu sais, ma petite Renée, que je paie pension à mon ami Fabrice de Ligneul, avec qui je demeure.