Cette pension, c'étaient ses parents qui y subvenaient. Lionel, malgré leurs timides réclamations, trouva toujours moyen de rester à leur charge.

—Tu comprends, ajoutait-il, qu'ayant chez lui mon cabinet d'avocat, ne pouvant apporter toutes mes affaires ici, pas plus qu'y recevoir mes clients, je dois passer le plus clair de mon temps là-bas et y prendre la plupart de mes repas. Lorsque je dîne avec toi, je ne m'en vais pas, comme tu penses, diminuer le prix d'un ou même de plusieurs dîners à Fabrice. D'autre part, ma pauvre petite, tu as si peu d'argent, que je ne voudrais jamais, n'est-ce pas? me laisser nourrir par toi. Je paierais donc ma dépense ici, pour un repas forcément très simple—raison d'économie—tandis que sans débourser un sou, je trouve là-bas une table tout à fait excellente. Voyons, juge toi-même, si cela aurait l'ombre de bon sens.

L'argument était irrésistible, en effet, et Renée n'avait rien à répondre, d'autant plus que Lionel lui disait encore:

—Avec tes petits quatre sous, mon pauvre chat, tu n'iras jamais, quoi que tu fasses, jusqu'au bout de la saison. Tu as beau dire, je prévois bien qu'il faudra que je te donne un coup de main, et surtout que je pourvoie aux frais de ton accouchement. Ah! si j'avais gardé ma situation au ministère, je ne serais pas obligé de compter comme cela.

Elle hasardait, toute honteuse d'argumenter sur un sujet pareil:

—Mais tes deux journaux? Mais tes plaidoiries?...

—Bah! faisait Lionel. Les journaux... une misère!... Quant aux plaidoiries, il y en a bon nombre que l'on me demande d'office, et les autres, on les paye à Pâques ou à la Trinité. Moi-même, d'ailleurs, tu sais bien, j'ai des dettes, que je rembourse peu à peu, tous les mois. Puis les voitures... Je ne sais pas comment je fais, j'ai facilement huit ou dix francs de fiacre par jour. Les autres marchent, moi je ne peux pas; je ne peux pas aller à pied, cela m'est impossible.

Et il étalait et étirait son grand corps, dans lequel, malgré les belles proportions, malgré la chaude beauté brune, l'abondance de la barbe et des cheveux foncés, on devinait l'incurable mollesse, l'irrésistible tyrannie des sens. Voyant que le pâle visage de Renée s'attristait, que les larmes mal retenues allaient jaillir des paupières baissées, il faisait à son amie quelque caresse taquine, tirait l'ouvrage entre ses doigts, lui chatouillait le cou, détachait ses cheveux, la forçait à rire, et lui disait:

—Tu en veux à ton petit mimi... Je vois bien que tu lui en veux... Tu es une méchante femme, na! C'est moi qui vais pleurer.

Puis tout à coup, plus sérieusement: