—Voyons, qu'est-ce que cela peut te faire que je sois ou non ici dans la journée? Tu peindrais là-haut, dans ton atelier, et moi, j'écrirais en bas.
—Ah! disait Renée avec un délicieux sourire, je ne me tiendrais pas souvent là-haut quand tu serais en bas.
—Raison de plus. Je ne voudrais pas t'empêcher de travailler.
—Oh! pour ce que je fais à présent!...
—Au fait, c'est vrai, tu ne fais pas grand'chose, pourquoi donc?
—Je n'en ai pas le cœur, murmurait la jeune fille. Il me semble que j'ai en moi un ressort brisé. L'inspiration m'abandonne tout à fait. Oh! cela me fait peur. Je crains qu'elle ne revienne plus.
Lionel la consolait, assurait que c'était son état, qu'il s'agissait seulement d'un mauvais moment à passer. Puis il revenait à ses réflexions sur l'argent, et lui citait les noms d'artistes qui avaient fait de grandes fortunes.
—Essaie d'arriver comme eux, disait-il. Tu as ce qu'il faut pour cela. Tout irait bien différemment, vois-tu, si toi ou moi nous étions riches.
Elle était bien persuadée maintenant que c'était là son rêve unique... être riche. Oh! si elle pouvait le devenir avant lui et lui mettre entre les mains les moyens de satisfaire à son besoin de luxe, de jouissances. Dans ce but, qu'elle apercevait maintenant toujours—elle qui s'en était proposé jadis de si différents et de si élevés—dans ce but, elle montait à son atelier, au matin des longues journées solitaires. Elle courait à son chevalet, le cœur brûlant de cette ambition de réussir afin de gagner, en laquelle se résolvaient tous les élans, si purs autrefois, de son amour. Elle saisissait ses pinceaux. Elle avait du talent, elle voulait en avoir! Une âpre ardeur la brûlait; elle prenait à peine le temps de manger. Chaque minute perdue reculait ce triomphe, ce triomphe pécuniaire, qui la ferait aimer complètement par son Lionel, qui le lui donnerait pour toujours, qui lui permettrait... eh bien, oui... qui lui permettrait de l'acheter. Elle ne prononçait pas le mot infâme, mais involontairement elle commençait à s'avouer la terrible vérité, impossible à envelopper désormais avec la poésie de son fol enthousiasme. Et tandis que le grand idéal des premiers jours s'envolait, s'effaçait peu à peu, elle sentait autre chose qui restait en elle, plus fort peut-être, d'une prise plus sensible et plus tenace dans sa chair et dans son cœur: l'invincible tendresse, et aussi, il faut bien le dire, le lien tout puissant des enlaçantes voluptés.
Elle peignait donc avec acharnement; mais, comme elle l'avait dit à Lionel, comme elle le savait bien, la clairvoyante artiste, elle faisait de mauvaise besogne. Sa nervosité extraordinaire de femme, et de femme de talent, surexcitée par la douleur morale de sa position, de sa désillusion sur son amant et de la façon dont il la négligeait pour des motifs misérables, s'aggravait par les progrès de sa grossesse et causait en elle une phase d'impuissance, passagère sans doute, mais qu'elle s'exagérait comme devant être définitive. Durant les brûlants après-midi d'été, lorsque, accablée par la chaleur de l'espèce de grenier où elle travaillait, fatiguée par la position incommode de sa pauvre taille épaissie sur l'étroite chaise haute, elle constatait qu'il fallait encore une fois racler sur la toile son travail de plusieurs heures, elle posait ses pinceaux, descendait l'escalier, et courait se jeter à plat, tout de son long, sur le large divan bronze pâle, où elle se roulait dans l'excès de sa désolation avec des sanglots dont l'amertume l'attendrissait sur elle-même et l'amollissait encore davantage.