Puis, lentement, le jour tombait. Alors elle songeait qu'elle devait se nourrir, si ce n'est pour elle-même, au moins pour le petit être qui, déjà, s'agitait dans son sein. Elle se levait, et, doucement, son long peignoir blanc glissant derrière elle, elle apprêtait son léger repas. Elle le prenait en face de la porte-fenêtre ouverte sur le jardin, dans ce grand silence énervant qui l'épouvantait presque, à la longue, tant elle s'y sentait profondément ensevelie. Elle plaçait un livre à côté d'elle, et lisait, tâchant de ne pas songer. C'est à peine si les morceaux passaient par sa gorge, étranglée, secouée encore de temps à autre comme celle d'un enfant qui a longtemps pleuré. Et, au cours de son triste repas, elle s'efforçait de ne pas voir l'image qui se formait dans sa pensée, l'image de la petite table où se trouvaient assis en ce moment, en face l'un de l'autre, son père et sa mère; si son regard intérieur s'y attachait, c'était fini: ses pleurs jaillissaient de nouveau, et leurs gouttes amères, pour ce soir-là, formaient sa seule nourriture.

Cependant, la nuit venue, elle reprenait un peu courage. Lionel allait peut-être arriver.

Ce n'était pas sûr. Après s'être excusé de dîner si rarement avec elle, il lui avait expliqué aussi que ses soirées étaient souvent prises, et qu'il était facile de manquer le dernier train à la gare Montparnasse. C'était tantôt la conférence Molé, tantôt une réunion politique, une invitation chez des personnages influents. Il fallait qu'il cultivât ses hautes relations, qu'il préparât sans rien négliger sa carrière à venir.

Il aimait Renée comme il pouvait aimer, bien qu'un peu refroidi par les embarras qui étaient survenus, et qu'il n'avait pas crus tout d'abord si graves lorsqu'il s'était réjoui qu'elle lui donnât un fils. C'était toujours d'un fils qu'il parlait—affaire de vanité—jamais d'une fille. Mais ce qu'il avait apprécié si vivement chez sa maîtresse, la gaîté, l'entrain, l'enthousiasme, diminuait singulièrement dans la solitude de Clamart, et ne jetait plus que des éclairs fugitifs—hélas! parfois noyés de larmes. La beauté de Renée, tout en éclat et en expression, pâlissait parmi tant d'épreuves, et sa taille charmante avait naturellement perdu ses contours. Puis l'aiguillon des succès au dehors, de la cour assidue que faisaient tous les hommes à la brillante artiste, manquait dans le désert où s'enfermait la pauvre enfant et n'avivait plus la passion de Lionel.

Un autre homme peut-être—bien qu'il n'en existe guère de cette trempe—eût trouvé que Renée lui devenait plus chère de tout ce qu'elle perdait par lui. D'ailleurs tout cela aurait pu revenir si seulement elle se fût sentie passionnément aimée. Après tout, ses vrais pleurs ne coulaient que sur la froideur toujours croissante de son amant.

Lionel, lui, prenait l'amour comme une distraction, et y cherchait avant tout ce qu'il appelait du montant. Ayant gaspillé déjà, dans de bons et surtout dans de mauvais lieux, les forces de sa jeunesse, il se trouvait, à vingt-quatre ans, usé comme on l'est rarement à cet âge. C'est pourquoi il abusait si peu de ce bonheur charmant: posséder tout à soi, dans une retraite poétique et isolée, une maîtresse pure, jeune, ardente et belle. L'amortissement précoce de ses sens, comme les froids calculs de son égoïsme, l'empêchait de consacrer à Renée une heure de plus qu'il ne lui était commode sans déranger ses habitudes. Elle, dans son innocence, ne pouvait se douter de ces choses. Les magnifiques yeux, si doucement amoureux de Lionel, la volupté féline qui l'enchantait et l'enivrait dans toute la façon d'être du jeune homme, lui donnaient au contraire l'illusion d'une flamme presque trop intense dans ce jeune et souple corps, si viril d'aspect. Et parfois elle était jalouse. Oui, ce tourment s'ajoutait à tous les autres. Elle se demandait où Lionel passait les longues nuits successives, durant lesquelles elle s'effrayait au bruit d'un orage fondant sur la frêle maison, ou bien au son plaintif du vent dans les bois voisins, et durant lesquelles aussi elle murmurait cent fois son nom, en s'agitant dans le large lit sans pouvoir trouver le sommeil.

Elle écrivait à sa mère, et sa mère lui écrivait. C'étaient ses joies. Mme Sorel avait vaincu la répugnance qu'elle éprouvait à tracer sur une enveloppe le faux nom de sa fille, et elle lui adressait de longues épîtres, tendres, encourageantes, adorables, toutes pleines d'une religion si éclairée, si douce, que Renée y admirait la puissance de la miséricorde maternelle transformant à son image, dans sa merveilleuse charité, le sombre Dieu des presbytériens.

L'idée de faute ne subsistait plus entre les deux femmes. Chacune prenait soin de cacher à l'autre ses propres souffrances, et toutes deux s'alliaient surtout pour que rien ne vînt troubler la sécurité de l'aveugle, plus absorbé que jamais dans ses recherches historiques.


Cependant le mois de juillet arriva. Renée s'en réjouissait, car elle avait enfin l'espoir de posséder Lionel et de voir cesser sa cruelle solitude durant les vacances parlementaires. Jusque-là, pendant la dernière quinzaine de la session, elle le vit moins que jamais. Gambetta menait alors, dans la République Française, sa fameuse campagne contre la politique de M. de Freycinet à propos des affaires d'Égypte. Le jeune Duplessier écrivait dans ce journal. Avec sa tendance à exagérer partout son rôle, il passait parfois, sans la moindre nécessité, des nuits presque entières à la rédaction. Ou bien c'étaient des discours qu'il préparait et qu'il prononçait, toujours avec un certain succès, mais avec trop de tapage dans la voix et dans les gestes, à la conférence Molé. Il était plus bruyamment Gambettiste que jamais. La faveur générale revenait à l'ancien Président du Conseil. Les calomnies entassées contre lui tombaient une à une, d'elles-mêmes; on avait honte de les rappeler, sans qu'il y eût d'ailleurs plus de raisons pour les abandonner qu'il n'y en avait eu pour y croire. Gambetta n'avait pas cherché à les combattre et n'y avait jamais répondu que par le plus noble dédain.