Lionel s'attachait donc plus ouvertement que jamais à la fortune de Gambetta, et celui-ci continuait à le traiter comme un fils. Il l'invita plusieurs fois à Ville-d'Avray. Et ce fut une autre cause d'isolement pour Renée, les dimanches où le tribun en herbe alla se joindre au petit groupe intime des Jardies autour de son glorieux modèle. C'était là, au fond du jardin, où se dressent de hauts sapins mélancoliques, qu'on tirait à la cible durant des matinées entières, et que Gambetta maniait si joyeusement le criminel revolver, instrument futur de sa mort mystérieuse. C'était dans les routes avoisinantes que parfois on le rencontrait, ayant au bras une petite femme à l'air insignifiant et modeste, dont Lionel vantait auprès de Renée l'amour fidèle, obscur et désintéressé, pour le grand homme politique.
Puis vint le 18 juillet et le grand succès de tribune de l'orateur, qui prononça un magnifique discours—son dernier—et qui fit voter les crédits.
Ce discours trouva son écho affaibli dans la bouche de Lionel Duplessier, le vendredi suivant, toujours à là conférence Molé.
Ce soir-là, comme il en sortait, et que Fabrice de Ligneul lui prenait le bras en le félicitant, Lionel tourna à gauche en quittant l'Académie de Médecine et entraîna son ami dans la direction de la rue de Rennes.
—Où vas-tu donc? demanda Fabrice. Ce n'est pas notre chemin.
—Non, fit Lionel, aussi je ne rentre pas chez nous. Mais tu peux bien m'accompagner un peu.
—Et où diriges-tu cette petite promenade nocturne?
—Vers la gare Montparnasse, où je vais tâcher d'attraper le dernier train pour Clamart.
—Ce n'est pas sérieux? dit Fabrice en riant.
—Parfaitement sérieux.