— « Nom d’un chien ! mais tu es épatante ! Sais-tu que je ne te reconnaissais pas quand tu es arrivée, ma petite tante Gil », dit le grand gamin, qui, d’intuition, commençait à jouer son rôle de jeune mâle, et débutait par une galanterie. Le compliment — si c’en est un de ne pas reconnaître une femme, parce qu’elle apparaît en beauté — contenait une dose très faible d’exagération. Bernard ne revenait pas de la stupeur où l’avait jeté l’aspect nouveau de celle qu’il appelait sa tante, et à qui, sans l’ombre de réflexion, il attribuait envers lui des obligations de parenté.

Il la considérait encore, de ses yeux brillants et souriants, avec un étonnement qu’il se gardait de dissimuler, puisque c’était un hommage qui ne lui coûtait même pas la peine de l’invention.

— « Tante Gil, qu’est-ce qui t’est arrivé ? T’as l’air aussi jeune que Gilberte… » (Cela, c’était excessif.) « Et tu es mise !… » (Il fit claquer sa langue, en connaisseur.)

— « Ma robe te plaît ?… »

Si ce garçon de dix-huit ans eût été un observateur de cinquante, un vieux psychologue aux yeux usés pour avoir trop regardé les âmes au fond d’autres yeux, aux oreilles éprouvées par toutes les vibrations des accents humains, il fût demeuré plus saisi par ces quatre mots : « Ma robe te plaît ? » que par la transformation extérieure de tante Gil.

« Ma robe te plaît ?… » Était-ce bien la feuilletoniste du Petit Quotidien, la femme sans coquetterie, sans élégance, presque sans âge, rencontrée un soir d’hiver par Fagueyrat, au moment où elle allait chez son directeur et ami, avec qui elle-même plaisanterait sur « sa bobine » dépourvue de séduction ?… Était-ce la maternelle tante adoptive, préoccupée de la nichée qu’elle s’était donnée, de son appartement cossu et de sa chienne Criquette ?… Était-ce la même personne qui demandait aujourd’hui — et à qui ?… à son gamin de neveu : — « Ma robe te plaît ? »

Bernard, le recalé du bachot, incapable d’apprécier la signification surprenante, et peut-être tragique, d’une si simple question, — mais dans quelle bouche ! — déclara que toute la toilette était d’un chic intense.

— « Mais c’est ton galurin qui me colle au mur, ma chouette petite tante », ajouta-t-il. « Je ne t’avais jamais vue qu’avec des tourtes sur la tête… Des tourtes en velours et en jais l’hiver… Des tourtes en crin et en fleurs surnaturelles, l’été. Et je te contemple sous un vrai chapeau, un chapeau avec des bords, de larges bords, couvert de l’onduleuse dépouille d’une autruche. Ça te va plutôt, tu sais. Bigre !… Et ces bouclettes, là-dessous !… Tu n’as pas coupé tes cheveux de devant, au moins ? C’est des chichis ?…

— Allons, Bernard, ne me décoiffe pas », dit Claircœur, s’écartant des longs doigts indiscrets, en un sursaut d’agacement.

L’examen devenait trop minutieux, finissait par la gêner. Pourtant, elle ne se tint pas de protester, pour les frisettes. C’étaient bien ses cheveux, à elle. On savait assez dans la famille quelle masse elle en avait, jusqu’à trouver une fatigue à se coiffer. Alors elle allégeait, en rognant quelques mèches.