Entre deux scènes, il prit congé. Cette fois, l’air fatal dont il souligna son adieu ne produisit aucun effet. Il s’en alla, exaspéré.
Le soir de ce jour, quand Théophile revint du ministère, sa femme usa de mille circonlocutions pour lui annoncer l’échec de leur fils au baccalauréat. Il n’avait pas encore saisi, quand Bernard intervint :
— « Ben quoi ! autant le dire tout de suite. Je suis recalé. Seulement, p’pa, n’use pas ton éloquence, et ne te surmène pas pour te mettre en colère. Y se passe quéque chose de plus sérieux. J’ai déjeuné chez tante Gil. Elle nous aura bientôt ruinés, du train dont elle marche. Tout ça, pour cette monomanie de théâtre, qui l’a prise. Le théâtre ?… Si ce n’est pas le comédien. Ce bellâtre de Fagueyrat est installé chez elle comme un rat dans un fromage de Hollande. Vous jugerez si c’est convenable d’y laisser Bette. Que la vieille se laisse gruger ce qu’elle prétend mettre de côté pour nous laisser, ce n’est déjà pas drôle. Mais, à la petite… il pourrait lui arriver pire. Il faut les voir, toutes les deux, avec leur cabot !… L’une est aussi folle que l’autre. Ouvrez l’œil. Gare la casse ! »
VI
— « Mademoiselle rentre tard », dit Céline à Gilberte, qui s’était laissé retenir dans des magasins avec une liste d’emplettes pour sa marraine. « Madame a dû partir.
— Déjà ! mais son banquet de la Société des Trente mille lignes n’est qu’à sept heures et demie, dans une heure au moins.
— Madame devait passer au théâtre. Elle m’a dit de rappeler à Mademoiselle d’aller la prendre à la Société, si Mademoiselle sort assez tôt de chez son amie. »
Lorsque Claircœur assistait au banquet trimestriel de la Société des Trente mille lignes, — association qui éditait en collections illustrées les longs romans-feuilletons, — Gilberte, pour ne pas dîner seule, allait partager le repas de sa famille, ou de quelque relation. Mais c’était un plaisir pour elle de se rendre ensuite au restaurant de la « Truite au bleu » — vieille maison de célébrité parisienne — où se tenaient les agapes littéraires.
Sous prétexte de chercher sa marraine, elle arrivait avant la dispersion des convives, à temps quelquefois pour entendre un discours. Elle voyait des écrivains connus, respirait, avec la fumée des cigares de ces messieurs, parmi le caquetage professionnel de ces dames, une atmosphère spéciale, qui la grisait délicieusement. Tous la connaissaient. On la traitait en future confrère. Bien que la salle du banquet fût rigoureusement fermée à toute personne qui n’était ni sociétaire ni invitée, on laissait se faufiler là, dès le dessert, cette mignonne, dont les jolis yeux s’écarquillaient d’une admiration ingénue devant les « chers maîtres », comme devant les bas bleus notoires. Elle devait ce privilège autant à sa gentillesse qu’à la popularité de Claircœur, dont la main, ouverte en secret, parait souvent à de petites difficultés sociales, et plus encore à des détresses particulières.