Gilberte essaya encore de tourner la chose en plaisanterie. Mais elle resta plus soucieuse qu’il ne lui plaisait de le faire voir. Pendant le déjeuner, elle observa Bernard. Il n’affecta pas la gaieté. Mais il fit honneur au repas. Une fois de plus il démontra la faculté indéfinie d’absorption d’un maigre adolescent, dans la grêle charpente duquel on chercherait vainement l’abîme où peut se loger tant de nourriture. Poli envers Fagueyrat, il demeura sur la réserve avec une dignité froide, qui prétendait traiter d’égal à égal. Le directeur des Fantaisies-Louvois (car Fagueyrat l’était bel et bien) ne fit, d’ailleurs, aucune attention à ce long collégien, de qui, sans doute, il ne remarqua même pas les airs importants. Gilberte, très préoccupée, au fond, de son frère, tenta plusieurs fois de le mêler à leur conversation, — entreprise difficile, car on ne parlait que théâtre, décors, répétitions, interprètes, et autres arcanes pour le potache. Après un mot distrait de Fagueyrat du côté de Bernard, le comédien repartait de plus belle, jusqu’à déclamer des passages de son rôle dans Les Malheurs d’une arpète.
A ces instants-là, Mlle Andraux souffrait du regard dardé par les yeux électriques du gamin. Un jet de feu, sous les paupières peu ouvertes, presque bridées, alourdies d’épais cils noirs. Elle n’aima pas non plus l’expression qu’il prit en observant le luxe nouveau du couvert. Pour lui, ces délicatesses apparaissaient inouïes, tandis que Gilberte, qui les avait vues surgir, l’une après l’autre, depuis quelques mois, s’y accoutumait, — et d’autant plus aisément que son sexe et ses goûts l’inclinaient aux recherches d’élégance.
Mais le fils de Théophile et de Louise n’avait jamais aperçu des fleurs courant en guirlande à même la nappe, surtout le long d’une nappe ajourée de guipures, et posée sur un transparent de satin jonquille. Jamais il ne s’était servi d’un couvert spécial pour le poisson (à ce point qu’il s’en avisa trop tard). Céline, au lieu de poser les plats au milieu de la table, les présentait à la gauche de chaque convive. Et Céline portait des gants blancs ! Le vin (rouge ou doré, au choix) emplissait des carafes à goulot d’argent. Et le champagne survint dans un broc de cristal bardé d’une armure scintillante, entre les ciselures de laquelle on distinguait une poche à glace intérieure. Lorsque des bols parurent, pour se rincer les doigts, faisant danser au mouvement du plateau les petites roses pompon jetées sur leur eau parfumée, Bernard se rappela l’Orgie romaine de Couture.
Il regarda tante Gil, la bonne tante Gil, la providence bourgeoise, popote et sans façon, de son enfance. Et il la trouva plus complètement transformée encore par mille détails insaisissables que par la toilette hortensia bleu et chantilly blanc. Elle s’adressait à Fagueyrat. Elle ressassait des scènes d’amour, cherchant avec lui la phrase passionnée qui soulèverait le public. Elle le nommait indifféremment « mon cher directeur », ou « mon cher interprète ». Mais, une fois, ce fut : « mon petit directeur ». Et, une autre fois, Bernard crut entendre : « Mon petit Fagueyrat. » (Il n’en aurait pas juré, elle avait pu dire : « Monsieur Fagueyrat ».) Car la voix aussi avait changé, coulait plus profond, avec des lenteurs caressantes, ou bien s’animait tout à coup, se modulait avec de légers rires, en claires sonorités de carillon. Elle était rose, tante Gil, rose d’avoir tant parlé, tant remué de sentiments vrais ou factices, rose d’avoir bu la moitié d’une coupe de champagne de grande marque. Bernard, à l’étiquette de la bouteille vide, restée sur le buffet, ne reconnut pas l’oiseau aux ailes ouvertes, signature de l’épicier bien connu, — cet oiseau symbolique, qui reparaissait à toutes les bombances de famille, et dont l’effigie radieuse planait sur ses jeunes années. Tante Gil n’achetait plus du champagne d’épicier.
Elle se leva de table, après avoir joué un instant, du pouce et de l’index, avec la rose pompon du rince-doigts. Fagueyrat lui offrit le bras, comme sur la scène, quand on se lève du repas mondain, — avec une grâce soulignée.
Au salon, le café attendait, dans une verseuse signée de quelque orfèvre d’art. Gilberte le servit. Et comme M. Fagueyrat n’acceptait jamais de liqueurs, se refusant aussi formellement à griller une cigarette chez une dame, on se mit très vite au travail. On déploya plusieurs copies de l’acte en cours de composition.
— « Il y a encore des longueurs », affirmait le comédien. « Nous allons, en le jouant à nous trois, voir ce qui est essentiel et ce qu’on devra couper. Regardez la pendule. Deux heures et quart. A trois heures, au plus tard, il faudra que tout soit dit. Sinon… »
Il fit le mouvement d’ouvrir et de fermer des ciseaux. Sa physionomie charmante respirait la joie d’une occupation qui le passionnait. Collaborer de si près avec un auteur, chercher, trouver les effets, se tailler lui-même un rôle à sa guise, quelle fierté ! quelle joie ! D’ailleurs, n’était-il pas un maître, un directeur, un puissant ? La sourde ivresse de cette ascension frémissait par-dessus tous ses sentiments, toutes ses pensées, le maintenait dans un état de félicité auquel il n’avait même pas besoin de songer pour en jouir.
Un être jeune, séduisant, qui est heureux, c’est une force magnétique. Chacun de ses mouvements répand alentour des effluves qui font plus ou moins tourner les têtes. Il rayonne et il attire. Le maussade Bernard lui-même se sentit presque conquis, à cet instant, par la vivacité expansive du comédien, par sa fine amabilité, surtout par la façon ingénieuse, délicate, dont il suggérait à Claircœur des changements dans le dialogue. Il développait, par des exemples cocasses, les perspectives singulières du théâtre, indiquait le peu qu’il faut parfois pour qu’une réplique passe ou ne passe pas la rampe, et semblait toujours supprimer à regret un passage supérieur, pour se soumettre aux exigences simplistes de la scène.
Mais, lorsqu’on commença de lire le dialogue, de le jouer pour en découvrir les ressorts émouvants, lorsque Bernard vit Fagueyrat se jeter aux pieds de Claircœur, qui minaudait le rôle de la grande amoureuse, tandis que Gilberte, — l’arpète, « Lulu-tire-l’aiguille » — apportant une toilette de sa maison de couture, les surprenait et fondait en pleurs, le contempteur de Sénèque et de La Rochefoucauld se crispa d’irritation. « Quel cabot ! » s’exclama-t-il intérieurement. Mille impressions qu’il n’avait pas analysées se précisèrent. La fureur, la jalousie, l’inquiétude, prirent en lui des voix distinctes. « C’est pour ce rossard de « m’as-tu vu » que tante Gil refuse de m’aider. Il l’a empaumée. N’y en a que pour lui. Elle donnerait toute sa galette pour lui voir faire les yeux blancs, et l’entendre roucouler, bien que ça ne s’adresse pas à elle. Et, quant à ma sœur, ça y est. Elle est montée dans le même compartiment. Seulement, avec elle, ça devient plus grave. Pourrait y avoir de l’avaro. »