Celui qui parlait, un grand, blond, barbu, s’exprimait d’abondance, n’ayant pas recours à des notes, même quand il énuméra les œuvres de l’autre. Il épuisa, pour les analyser, une telle quantité d’adjectifs élogieux, que certains de ses auditeurs professionnels en inscrivirent à la dérobée sur leurs manchettes, ne pouvant concevoir qu’il y en eût tant dans le dictionnaire des qualificatifs.

A la fin des périodes les plus ronflantes, on l’interrompait par des applaudissements.

Celui dont il présentait le panégyrique, le président occasionnel du banquet, tenait les yeux baissés sous l’avalanche fleurie. Dans sa main droite, les feuillets de sa réponse, qu’il devait lire, n’étant pas orateur, tremblaient légèrement et continuellement. C’était un vieil homme de lettres, que toute une vie de travail n’avait pas enrichi, et dont le nom restait ignoré du grand public. Jamais il ne s’était vu à pareille fête. Mais, justement parce qu’il n’en avait pas l’habitude, la joie qu’il éprouvait lui traversait le cœur de pointes aiguës, comme une souffrance. Le regard fixé sur la nappe, il tâchait de donner un air naturel à sa face pâlie, et mordait sa lèvre pour ne pas qu’on vît remuer sa moustache grise. La terreur aussi de prendre la parole tout à l’heure ajoutait à son émotion.

Et voici que, dans cette assemblée de camarades, d’ouvriers de lettres, dont beaucoup parcouraient des carrières aussi obscures et aussi rudes que la sienne, le spectacle de son attitude, la perception de son émoi, la disproportion entre la brève ovation de l’heure et l’immensité de son effort, saisirent les âmes. Un souffle de fraternité éteignit brusquement les jalousies, les rivalités, les dédains, tout ce qui couve, et circule, et ronge sournoisement, de secrètes et mauvaises ardeurs, dans un tel milieu. On applaudit frénétiquement la péroraison exagérée. On clama : « Un ban ! un ban !… » Et deux cents mains rythmèrent le battement de tous les cœurs. Même, on claqua plus fort les dernières mesures, parce qu’on avait vu se lever deux yeux aux cils gris, sous un front lourd, zébré de rides, — des yeux où roulait une larme.

A son tour, le vieil écrivain se dressa. Et, comme l’émotion d’abord l’empêchait d’articuler, on l’applaudit. Son speech était simple. Il le lut modestement. Il offrit le séné convenable, en retour de la casse que lui avait passée le premier orateur. Beaucoup plus jeune que lui, ce confrère à qui il répondait jouissait déjà d’une relative célébrité. En le louant plus modérément, il sut le louer mieux. Son tact valut de l’esprit. Et les convives trouvèrent trop vite épuisé le mince paquet de feuillets qui continuait à trembler en même temps que la voix. Mais, arrivé au bout, le brave homme lâcha son discours écrit, et, jugeant qu’il devait exprimer à l’assistance la surprise et la douceur du succès qu’on lui faisait, il s’arracha héroïquement de l’âme, malgré le spasme de sa timidité, deux ou trois phrases improvisées, où balbutiait sa gratitude.

Et ce fut si touchant, que ces hommes, ces femmes de lettres, qui tous — surtout les plus vieux — étaient plutôt des enfants de lettres, chimériques jusqu’à la fin, malgré les leçons des dures réalités, eurent, à leur tour, les paupières humides.

Mais l’attendrissement fut coupé tout à coup. Des rires, des acclamations railleuses, montant parmi le hérissement de stalagmites, du coin écarté qu’on nommait « la petite classe », appelèrent l’attention sur un sociétaire qui venait de se lever. C’était le chansonnier, non pas du « Caveau », mais de la « Grotte ». A la fin de chaque diner trimestriel, il apportait un à-propos rimé, qu’il entonnait d’une voix courte, cotonneuse, sur l’air d’une rengaine à la mode. Ses calembredaines, sa jovialité, son physique, son essoufflement, et par-dessus tout le sérieux avec lequel il se considérait, lui et sa chansonnette, comme une institution, mettaient en joie les sociétaires.

Il venait de taper sur son assiette avec son trousseau de clefs, et il annonçait, déjà suffoqué d’emphysème avant d’avoir émis une note :

— « Gloire à la société des Trente mille lignes, parole de votre serviteur, sur l’air populaire de Totor, prête-moi ta bouffarde. »

Et il chanta, — si cela peut s’appeler chanter, au milieu d’une hilarité indulgente :